collapsos
-
Global therapy
La collapsologie sur le divanIl est entendu que notre siècle sera catastrophiste – mais aussi que la fin du monde ne date pas d’hier. L’histoire des millénarismes crotteux est bien connue, comme celle des mélancoliques et de la critique du Progrès. Il y a néanmoins plus idiot qu’un éternel romantique dans le défilé contemporain des débilités suicidaires. Donc un premier réflexe serait de vouloir survivre, en ne cédant rien à ces apocalypses. De Martino, Benjamin, Bloch, Landauer, Bakounine, Rousseau même, Blake, en avaient fait en leur temps la recherche. Ils nous apprenaient qu’on s’effondre toujours par tous les côtés – subjectif, technique, culturelle, politique - : à l’échelle d’une civilisation. Quant à cette fin qui maintenant nous guette, celle qu’on nous annonce depuis les années 70, elle sera biologique, planétaire, scientifique : écologique.
On aura vu ces dernières années en émerger des spécialistes qui se disent collapsologues. Ils sont déjà dans l’effondrement, professent-ils : ils ont déjà commencé. Mais ils ne partent pas de rien. Ils ont le dérèglement climatique bien sûr, et tous les autres cavaliers de l’apocalypse avec eux (pétrole, sixième extinction, PFAS, pandémies, déchets radioactifs, famines, etc.). Mais aussi Bateson, et tout le siècle psychologique ; Platon et l’anima mundi ; Spinoza et le Christ ; Lovelock et la systémique ; Teilhard de Chardin et le cerveau global ; la Californie d’Esalen et l’orientalisme ; les extraterrestres et l’utopie communautaire. Ce sont nos écologistes sérieux : ceux qui, depuis quelques décennies, conspirent à fabriquer leur modèle de Révélation. Ce modèle sera thérapeutique - soigner conjointement l’homme et la planète des poisons qui les traversent. Ce modèle sera cybernétique – le système, le réseau, en fourniront le gabarit.
Mais voilà qu’il se branche sur une émotion de l’époque (qui est si émotionnelle). Qu’il arrive à ramasser l’angoisse du Bloom en éco-anxiété. Qu’il thématise – avec son millénarisme vert – à la fois la maladie du présent, et sa sortie. Voilà qu’il fait office de débouché pour une génération de fracassés. Sa promesse : guérir les âmes (par la réinscription au Tout terrestre) ; son point limite : sauver le monde (mais lequel ?). On ira ici démonter la petite machine de l’écologie spirituelle, où le réenchantement se fait invariablement cybernétique, et où un universel (la famille planétaire) en chasse un autre (l’Homme).
Sommaire :
CONSPIRATION COLLAPSO
RATIONNELS
MILLÉNARISME ET CERVEAU GLOBAL
DIEU ET LA TOILE DE LA VIE
GAÏA ET LA MAGIE
GOETHE, STEINER, ET LA NATURPHILOSOPHIE
ECOLOGIE DEEP ET EXTENSION DU JE
GUÉRIR L’ÂME DU MONDE
TRAVAIL QUI RELIE ET TRANSITION INTÉRIEURE
PETITS GESTES ET MORBIDITÉ
ET PUIS
CONSPIRATION COLLAPSO
On ne commencerait pas par présenter la collapso par ses concepts, mais par sa conspiration. Si aucune idée ne naît de nulle part, celle de la nouvelle écologie (avant de devenir phénomène de librairie) le fait depuis l’institution – alternative ou non. Il ne faut qu’une poignée de lieux et d’instigateurs - peu nombreux mais résolus - pour commencer à répandre la bonne parole.
En France on prendrait Agnès Sinaï1. Agnès Sinaï est, dans les années 90, journaliste au Monde Diplomatique : elle couvre Seattle, les débuts du greenwashing, les dossiers “environnementaux”. En 2009, elle revient de Californie et du Post Carbon Institute, et retrouve son vieil ami Yves Cochet. Yves Cochet2 avait fondé le parti les Verts et était ministre sous le gouvernement Jospin (en 2007 il rate sa candidature à l’élection présidentielle, mais deviendra député européen en 2011). Donc en 2009 ils ont une idée : fonder l’Institut Momentum. Il faut “penser l’Anthropocène et ses issues”, avec des séminaires et des colloques. On assemble une dream-team : Dennis Meadows (il a dirigé en 1972 l’équipe du Rapport du Club de Rome Limits to Growths), François Rodier (Thermodynamique de l’évolution), Mathilde Szuba (thésarde en rationnement), Jacques Grinevald (prof à IHEID et à l’école polytechnique de Lausanne, précurseur du concept d’Anthropocène), et pas mal d’ingénieurs – dont Philippe Bihouix (calé en épuisement des ressources pétrolières et minérales, auteur de L’âge des low tech), Pablo Servigne, et Raphael Stevens. Cela leur servira de tremplin pour la publication chez Seuil Anthropocène (Christophe Bonneuil est bien sûr associé de l’Institut Momentum), pas peu à l’origine du tsunami éditorial de la collapsologie dans les années 2016.
Le terrain avait été quelque peu préparé. En France, depuis 2007, il y avait les Colibris du paysan-entrepreneur Pierre Rahbi. Le “philosophe aux pieds nus” pourrait prêter à sourire s’il n’avait pas tant diffusé – via l’expérience de son écovillage le Hameau des Buis (Servigne y a vécu) – l’idée d’une écopsychologie de la vie quotidienne. “Placer le changement personnel au cœur de se raison d’être”, et “subordonner la transformation de la société au changement humain”. Au Hameau, les savoirs ésotériques sont autant débattus (dans le bulletin Nexus : ovnis, pranisme, vision à distance, micro-organismes efficaces, etc.) que les formes d’une pédagogie de l’effondrement (la Ferme des enfants, dirigée par la fille de Rahbi3. Tout y est, d’une façon ou d’une autre, biodynamique. Et non moins religieux :
C’est retrouver au plus profond de nous-même l’essence commune à toutes les religions, dans leur sens premier, celui de “relier”. Se sentir relié au Tout, c’est être conscient que l’on ne peut exister sans les autres humains, la nature, la terre, la nourriture qu’elle nous procure, l’air, la lumière, les autres êtres vivants. (Les Colibris)
Cette “spiritualité alternative” existait déjà à Findhorn (en Écosse), mais sous une tournure légèrement différente. Là aussi la communauté avait pourtant quelque chose de survivaliste. Quelques illuminés, après la déconvenue d’une apocalypse extraterrestre ratée (elle aurait dû avoir lieu en 1967), y avaient inventé le village New Age : la fin du monde avait déjà eu lieu, et sa transformation est en fait transformation de soi. Spangler, leur gourou américain de l’époque (il quittera Findhorn en 1973 pour monter la Lindisfarne association avec Bateson, Schumacher, Steward Brand, Paul Hawken, Lovelock) avait écrit :
La Terre entrait dans un nouveau cycle d’évolution, qui serait marqué par l’apparition d’une nouvelle conscience au sein de l’humanité, laquelle donnerait naissance à une nouvelle civilisation. Malheureusement, les cultures du monde actuel étaient tellement corrompues et matérialistes qu’elles résisteraient à ce changement. Par conséquent, la transition d’un âge à l’autre s’accomplirait par la destruction de l’ancienne civilisation, par des catastrophes naturelles comme des tremblements de terre ou des inondations, par une guerre mondiale ou par un effondrement social de type politique ou économique, ou par une combinaison de ces facteurs. Cependant, ceux dont la conscience serait en phase avec cette nouvelle culture seraient protégés de diverses manières et survivraient à ces temps de cataclysmes et de désastres. Ils entreraient alors dans un nouvel âge d’abondance et d’éveil spirituel – l’Âge du Verseau, comme l’appellent les astrologues – dans lequel, guidés par des êtres avancés, peut-être des anges, des maîtres spirituels ou peut-être des émissaires d’une civilisation extraterrestre dont les vaisseaux seraient les ovnis, ils aideraient à créer une nouvelle civilisation. (Spangler, 1984)
Tout est là : Babylone, l’intellect global, le Jugement Dernier et la géopolitique, le Millénium, les justes et les anges extraterrestres. Mais, faute d’Armageddon donc, on avait décrété le « nouvel âge » déjà commencé : “dans l’esprit si ce n’est dans la réalité” (Spangler, 1984). La responsabilité incombe désormais à chacun de le performer (comme « l’âge de l’entraide » que proposera plus tard Servigne) : par le travail intérieur. Findhorn se fait plateforme d’échanges entre sciences occultes et effondrement. Toute une génération y passe, et transite de la contre-culture à l’utopie écospychologique, au “Travail qui Relie”. L’influence y est toujours californienne, mais maintenant surtout psychologique.
Cette dimension spirituelle ne vient pas de nulle part : on la retrouve en Angleterre au Schumacher College, “l’épicentre des sciences holistiques et des spiritualités alternatives”. En 1925 un aristocrate philanthrope, Leonard Elmhirst, avait acheté la propriété de Dartington Hall à Totnes. Son but : en faire un lieu d’expérimentations agronomiques, artistiques et éducatives - qui deviendra plus tard le College. Cette transformation est due à Satish Kumar, l’ayatollah de la simplicité volontaire (le Marcheur pour la Paix qui avait relié, à pied et sans argent, les quatre capitales du monde nucléaire) : il en a fait le creuset intellectuel de la “transition intérieure”, de l’écologie des émotions. On y vit, cuisine, mange, ritualise ensemble, le temps d’un atelier de “panpsychisme coopératif avec les corps de l’eau” ou d’un cursus “Écologie et Spiritualité”. Raphael Stevens ou Gauthier Chappelle4 – l’ingénieur super-pote de Servigne et porte-parole du concept de biomimétisme en Europe – y sont passés.
Totnes n’en restera pas là. Ron Hopkins5, formateur en permaculture, avait décider d’y fonder en 2005 le Mouvement des Villes en Transition (qui inspirera en retour les Colibris, et bien d’autres). L’illumination lui était venue lors d’un workshop de “descente énergétique locale” organisé avec ses étudiants. Le principe : animer au niveau communautaire des projets de sortie des énergies fossiles, et de préparation au dérèglement climatique : résilients6. Le projet est résumé dans un livre, le Transition Handbook (traduit en français en 2010 par De la dépendance au pétrole à la résilience locale). Il faut articuler des groupes de travail locaux (jardin partagé, monnaie locale, recyclerie, repair café…), et vision à long terme - la descente énergétique – en pesant sur les politiques publiques.
L’autre bébé des Villes en Transition, c’est le Réseau romand d’écopsychologie (lancé vers 2015, en Suisse donc). Leur figure centrale est Michel Maxime Egger, sociologue et journaliste de formation. Avant d’écrire sur l’écospiritualité et l’écopsychologie, Egger avait entamé un parcours spirituel depuis son “éveil” en Inde : il était passé de Karlfried Graf Durckhein (ancien nazi, psychologue promoteur du zen Rinzai en Europe) à Guénon, puis au Centre de Rencontres Spirituelles et de Méditation d’Henri Hartung (qui croise zen, christianisme, bouddhisme, hindouisme et islam), et enfin à l’Église orthodoxe. Passé à l’écopsychologie. Egger anime un Laboratoire de transition intérieure sous la coupe de deux ONG chrétiennes : Pain pour le prochain, et Action de carême. Dans son réseau, il y a Philippe Roch et Dominique Bourg. Le premier a été directeur du WWF-Suisse, ainsi que secrétaire d’État à l’Environnement. Le second est philosophe et proche de l’Institut Momentum : il joue le rôle d’entremetteur pour des personnalités entre effondrement écologique et spiritualité (le polytechnicien Alain Grandjean, Nicolas Hulot). Dominique Bourg vice-présidera d’ailleurs la fondation de ce dernier Pour la nature et pour l’homme, non sans y faire entrer Cécile Renouard (économiste et religieuse de l’Assomption, spécialiste de la responsabilité éthique des entreprises) et Gaël Giraud (économiste et prêtre jésuite, passé de La théorie des jeux en 2009 à Composer un monde en commun en 2022). Pablo Servigne est contributeur régulier des événements de Dominique Bourg.
Tout ce beau monde à la manœuvre, comme on le voit, se connaît très bien.
RATIONNELS
Attaquons maintenant la chose du côté des idées, ou plutôt des constats. On sait que les fondus de l’Anthropocène partent notamment d’une image objective de l’effondrement, dont le point d’origine est le rapport du Club de Rome. L’apocalypse est d’abord scientifiquement prouvée (ce sont des statistiques, des courbes, des diagrammes). Comment tout peut s’effondrer (un best-seller écoulé à pas moins de 100 000 exemplaires entre 2015 et 2021) annonçait la couleur : la collapsologie est d’abord “science de l’effondrement” (démonstration rationnelle). Donc elle veut se décoller, se débarrasser de son arrière-fond encombrant - fanatique (l’eschatologie, les cybernéticiens allumés, la psychologie) : elle entend prendre sa part d’autorité, au moins pour s’ouvrir la voie.
Rappelons rapidement la matrice de ce prédictisme :
- La seconde (Carnot et Georgescu-Roegen) et la troisième thermodynamique (Roddier). Georgescu-Roegen tirait le premier en 1995 les conséquences sur les sociétés humaines du second principe de la thermodynamique (vieux de plus d’un siècle) : la “décroissance”, dans un monde de ressources finies, est inévitable.
Chaque fois que nous produisons une voiture, nous détruisons irrévocablement une quantité de basse entropie qui, autrement, pourrait être utilisée pour fabriquer une charrue ou une bêche. Autrement dit, chaque fois que nous produisons une voiture,nous le faisons au prix d’une baisse du nombre de vies humaines à venir. (Georgescu-Roegen)
Roddier (de chez Momentum, rappelez-vous) est l’auteur de Thermodynamique de l’évolution (2012). Il se base sur les structures dissipatives de Prigogine (prix Nobel de chimie en 1977), qui “s’auto-organisent pour maximiser leur taux de production d’entropie, c’est-à-dire la vitesse à laquelle elles dissipent l’énergie”. Pour Roddier “l’homme et l’humanité sont des structures dissipatives”, qui se faisant “modifient leur environnement”, ce qui en retour les appelle à évoluer. Mais cette évolution est grippée (elle ne va chez l’humain pas assez vite, ni culturellement, et encore moins génétiquement) par rapport à l’Anthropocène. Aussi l’humanité s’est auto-condamnée.
- La complexité cybernétique (Tainter, Morin et le colloque de Cerisy).
A Cerisy se réunissait dès 1981 Henri Atlan (médecin et biologiste pionnier de l’étude des systèmes auto-organisés), Jean-Pierre Dupuy (Aux origines des sciences cognitives en 1994, Pour un catastrophisme éclairé en 2002) René Girard, Edgar Morin, Isabelle Stengers et Jean-Louis Vullierme. Puis Prigogine, Michel Serres, Heinz von Forster, Joel de Rosnay, Jacques Monod, René Thom, Jacques Testart, Armand Petijean André Gorz, etc. Tous sont connus par les précurseurs de la collapsologie. La revue Futuribles de Bertand de Jouvenel (un ancien du Club de Rome) réunissait déjà dans les années 60 Dominique Bourg, Dupuy, de Rosnay et Testart.
Joseph Tainter, quant à lui, a écrit L’effondrement des sociétés complexes (2013) :
La conséquence est que, tandis qu’une société évolue vers une plus grande complexité, les charges prélevées sur chaque individu augmentent également, si bien que la population dans son ensemble doit allouer des parts croissantes de son budget énergétique au soutien des institutions organisationnelles. (Tainter)
En résumé, la société n’arrive plus à résoudre les problèmes engendrés par sa complexité par encore plus de complexité, donc elle s’effondre.
On trouvera là l’essentiel des explications autour des “dynamiques d’effondrement systémique”, celles qui noircissent les pages de Cochet ou de Servigne. Tout cela est su, bien rangé, mais c’est ce qu’on voudrait dépasser. On s’intéressera davantage à la révolution de l’esprit préparée par nos petits prophètes.
MILLÉNARISME ET CERVEAU GLOBAL
Dans les Villes en transition, il est question d‘“îlots de survie”. Chez les Colibris d‘“Oasis en tous lieux”. Les petites communautés qui se préparent aimeraient conjurer le chaos qui approche. En cas de scénario plus brutal, il faudra “garder quelque chose qui permettre à la civilisation de repartir” (Claude et Lydia Bourguignon, anciens de l’INRA devenus prophètes de la microbiologie des sols). Comme le dit un collapsologue romand : “C’est tout ce qui prépare la société de demain. L’analogie avec Rome est intéressante : le sud de la Gaule se reconstruit autour des monastères”. Au Festival de la Terre de 2012 (Lausanne), Hervé Naillon (collapsologue, “consultant en marketing éthique”, “conseiller en développement durable”, écosophe : entrepreneur) annonçait l’émergence d‘“une troisième humanité à l’intelligence collective”. Elle fera suite, après “l’annihilation”, à une première – biologique -, puis une seconde “qui échange, commerce et écrit”. Du Joachim de Flore (abbé cistercien du XIIe siècle qui avait tenté de temporaliser l’eschatologie en périodes de 42 générations) à la lettre :
Quand Joachim de Flore se risque à fixer l’ouverture du troisième âge, celui de l’Esprit, en 1260, il inscrit l’eschatologie dans la chronologie. Il la chronologise et fait, en quelque façon, de la perspective apocalyptique, non plus seulement l’horizon mais le moteur même de l’histoire. Les révolutionnaires de tous poils s’en souviendront. […] En reconnaissant trois évangiles, celui du Père, celui du Fils et celui de l’Esprit ou Évangile éternel, qui était sur le point d’advenir, Joachim fait se rejoindre le temps apocalyptique et le temps chronologique de la cité des hommes. […] Joachim procède ainsi à une temporalisation de la Trinité et à une historisation, au moins partielle, de l’eschatologie. (Hartog, 2014)
Chez Roddier, qu’on a croisé plus haut, le salut passera par l’émergence d’un “cerveau global” formé d’individus “échangeant de l’information”. D’abord il y aura quelques secousses :
Encore endormi et peu conscient des réalités, le cerveau global de l’humanité va inéluctablement traverser une période de cauchemars. (Roddier 2012)
Mais à “l’effondrement de l’économie” suivra la “restructuration” : un réajustement vertueux, voulu par la providence thermodynamique :
Lorsqu’un être vivant arrive à maturité, sa croissance s’arrête. C’est la phase d’homéostasie. Son évolution ne s’arrête pas là pour autant. Si sa dissipation d’énergie devient stationnaire, l’information continue à affluer. Avec le temps libéré, la société redevient plus conviviale. L’éducation reprend un rôle majeur. Cessant d’être orientée vers le profit, une recherche plus fondamentale et multidisciplinaire s’instaure. Notre compréhension du monde progresse. L’humanité évolue vers la maturité et la sagesse. (Roddier, 2012)
C’est, cette fois, du Pierre Teilhard de Chardin, et sa théorie de l’évolution de l’humanité. De Chardin est un prêtre jésuite, paléontologue, théologien et philosophe. Il écrit en 1955 Le phénomène humain, qui donne une histoire de l’univers en faisant la synthèse de Darwin, de Vernadsky (la biosphère) et de la théodicée chrétienne. Le “phénomène humain” serait une étape de l’évolution conduisant au déploiement de la “noosphère”, préparant (à la convergence du “point oméga”) l’advenue du “Christ cosmique” (une ère d’harmonisation des consciences fondée sur le principe de la “coalescence des centres”, où chaque conscience individuelle est amenée à entrer en collaboration toujours plus étroite avec les autres).
Par nature, et à tous leurs degrés de complication, les éléments du Monde ont le pouvoir de s’influencer et de s’envahir mutuellement par leur Dedans, de manière à combiner en faisceaux leurs “énergies radiales”. Conjecturable seulement dans les molécules et les atomes, cette interpénétrabilité psychique grandit, et elle devient directement perceptible entre êtres organisés. Dans l’Homme, finalement, chez qui les effets de conscience atteignent dans la Nature leur actuel maximum, elle est partout extrême, partout lisible dans le Phénomène Social, et par nous du reste directement sentie. […]Or à mesure que, sous l’effet de cette pression [de l’expansion humaine], et grâce à leur perméabilité psychique, les éléments humains rentraient davantage les uns dans les autres, leur esprit (mystérieuse coïncidence…) s’échauffait par rapprochement. Et comme dilatés sur eux-mêmes, ils étendaient peu à peu chacun le rayon de leur zone d’influence sur une Terre qui, par le fait même, s’en trouvait toujours plus rapetissée. (Teilhard de Chardin, 1955)
De Chardin est d’ailleurs cité par Roddier :
La vraie physique est celle qui parviendra, quelque jour, à intégrer l’Homme total dans une représentation cohérente du monde. (Teilhard de Chardin, 1955)
Le polytechnicien économiste Alain Grandjean7(qui siège auprès de diverses instances françaises de transition écologique, à la Fondation Nicolas Hulot et au Shift Project) décrit de manière analogue dans L’apocalypse n’aura pas lieu “un univers supérieurement intelligent”. C’est un scénario préconçu, d’une complexification croissante : apparition de la matière, Terre, vie monocellulaire, pluricellulaire, montée de l’autonomie, phénomène humain, conscience, science, puis intelligence collective :
Teilhard de Chardin pensait avoir réconcilié l’évolution et le christianisme en développant une vision de l’histoire de la vie, de l’alpha à l’oméga, comme un enroulement de la vie sur elle-même. Il prophétisa la naissance d’une surhumanité devenant Christ cosmique. Il pressentait la “planétarisation” de l’espèce humaine, avant l’heure (c’est le mot “mondialisation” qui s’est imposé, mais l’idée est voisine). (Grandjean, 2010)
La dernière phase, dite “de mutation”, est au fait la nôtre :
L’époque actuelle peut être vue comme le moment d’une prise de conscience générale des limites de l’égoïsme et des vertus de la solidarité. Au sortir de son adolescence, l’humanité est en passe de comprendre dans toutes ses composantes le lien organique qui la relie à tous ses environnements. Dans la douleur, ce passage à l’âge adulte est confirmé par l’émergence croissante d’initiatives et d’actions qui finiront par conjurer l’apocalypse. (Grandjean, 2024)
Dans le “catastrophisme éclairé” (Dupuy), l’intuition d‘“intelligence collective” existe depuis Joël de Rosnay (qui était rappelez-vous à Cerisy) et son livre Le cerveau planétaire (1986). Il s’agissait – prophétique - d’envisager une humanité interconnectée par l’information. Pour les plus catholiques, dont Grandjean, internet est ainsi ce que Teilhard de Chardin appelait le “point Oméga”, ou la “Noosphère” (la sphère de l’esprit : une “nappe pensante” qui s’étale “hors et au-dessus de la Biosphère”, la sphère de la vie) :
A la “fin du monde”, la noosphère atteindra finalement son point de convergence quand la totalité des consciences individuelles s’accorde (*flows together) *et crée une nouvelle conscience suprapersonnelle. [En 1955], le père jésuite écrivait : “Grâce au prodigieux événement biologique représenté par la découverte des ondes électromagnétiques, chaque individu se trouve désormais (activement et passivement) simultanément présent à la totalité de la mer et des continents, – coextensif à la Terre. (Un sociologue commentant Teilhard de Chardin)
Un Pierre Levy8(perroquet apologétique de l’Internet, contributeur de Multitudes) aura bâti sa carrière sur l’exploration de cette “intelligence collective moderne” (des réseaux numériques). Pour lui, c’est un projet néoplatonicien. Thèse que l’on retrouve aux États-Unis, où Teilhard de Chardin est branché à Marshall McLuhan - par exemple chez Derrick de Kerckhove9, qui nomme “webitude” “la condition cognitive qui résulte de l’interconnexion de millions d’intelligences humaines à travers l’Internet”. On le voit aussi dans la mythologie siliconienne, celle du premier âge utopique du web inspiré de littérature, de recherche informatique, de psychologie expérimentale, de paranormal, du World Brain de H.G. Wells, du cyberespace de William Gibson, du global brain de Peter Russel, ou du je/nous/Gaïa d’Asimov. Pour ramener tout cela à nos collapsos, citons l’un deux :
Internet, pour moi c’est l’émergence d’un cerveau collectif, c’est l’infrastructure neuronale de la planète. Je vois que la planète est vivante, maintenant elle a son système nerveux qui est en train de se mettre en place, grâce à Internet on commence à pouvoir penser global […]. Donc on a un problème énorme, mais on a aussi les outils pour le résoudre. (Un collapso nerveux)
Mais il n’y pas que cette téléologie - celle d’un Progrès de l’Esprit - qui fonctionne chez nos eschatologues. Il y a aussi les cycles adaptatifs de C.S. Holling (inventeur, vers 1973, de la notion de “résilience écologique” ex æquo avec James Lovelock, et de celle d‘“économie écologique”). Holling avait proposé un modèle bouclé de l’évolution des écosystèmes : a. phase “r” d’exploitation, où les espèces pionnières croissent rapidement et permettent l’entrée progressive d’espèces plus compétitives b. phase “K”, de conservation et d’accumulation de l’énergie et de la matière, phase d’homogénéisation qui va précipiter l’effondrement du système (plus assez résilient) c. phase de “destruction créative” (piquée à Schumpeter) dite aussi phase “oméga” ou “de libération”, le capital décomposé réintroduit de l’énergie (dans les sols par exemple, suite à un incendie) d. phase de “renouveau” ou phase “alpha”, de réorganisation. La vie est un infinite loop. Donc la fin du monde n’y est pas définitive, mais cyclique : un monde s’en va, un autre arrive.
J’ai vraiment pris conscience que l’histoire, c’est des cycles. Et que à, on est en phase K, phase de conservation du cycle adaptatif. Je suis né à cette époque, voilà, c’est la vie. Ça fait partie d’un cycle, c’est la vie […]. Et l’histoire de la vie, de l’évolution, de tout ce que j’ai appris, de la biologie, de l’histoire des civilisations, tout montre qu’il y a pas de progrès linéaire, c’est évident. (Un collapso en boucle)
Ces modèles ne sont pas nouveaux, ce qui ne les empêchent pas de prospérer comme mythologie remise à neuf. Cet hiver 2026, Servigne reconnaissait d’abord que “le futur est entré dans le présent”. Puis, passé une certaine effervescence collapso (génération climat, GJ, Xrisation), que les “chocs systémiques” (Covid, Ukraine, etc.) n’avaient pas au raison “du système”. “Le monde cabossé a repris son cours”. Son hypothèse de départ (englobant tous les effondrements possibles) n’a pour lui toujours pas été infirmée. Mais sa vision “complexe”, représentable, lui échappe toujours (l’effondrement déborde, par excès). D’où, on va le voir, la nécessité d’inventer une autre globalité : cette fois existentielle. Faire du monde un Tout, où l’humain et ses affects abîmés ont leurs places. Une manière de mettre au travail les sensibilités qui elles n’ont toujours pas disparues.
DIEU ET LA TOILE DE LA VIE
A l’heure de l‘“holistique” généralisée (des cosmétiques au management), une préoccupation confuse doit bien se cacher derrière le slogan “tout est lié”. Puisque le présent nous a coupé du monde, il faudrait urgemment refaire “des liens” et pourquoi pas une totalité ?
Que dit-on pour commencer au Schumacher College ? :
Dans le bouddhisme, il y a cette idée d’interdépendance. Pour moi, c’est une pensée fondamentalement écologique, l’inter-être comme dirait Tich Nhat Hanh. Quand tu regardes une feuille de papier, tu vois dedans l’arbre, mais aussi le nuage, l’eau, tu vois le bûcheron, tu vois le pain qui l’a nourri. En fait, dans une feuille de papier, tu vois l’Univers. (Un collapsologue en étude)
C’est Fritjof Capra (autrichien exilé à Berkeley, à l’origine du transdisciplinaire et sulfureux “mysticisme quantique”), qui depuis Schumacher enseigne la “toile de la vie”. Cette “toile de la vie” est tirée d’un livre éponyme, et de son Le Tao de la physique (1985) - tentative de rapprochement entre la physique moderne et la mystique orientale. Hopkins (le permaculteur des Villes en transition) propose de voir ça à travers la pelote – Haraway aime beaucoup les pelotes aussi. Mettez des participants en cercle, et bricolez un mapping fictif d’interactions entre espèces : puis l’effondrement arrive, sectionner les fils à l’endroit des destructions environnementales. On retrouver ce genre de petites mises en scène plus loin, dans les séminaires d’écopsychologie et du “Travail qui relie”.
Il y a aussi bien sûr Latour et Descola, les anti-Modernes-qui-n’en-sont-pas-ou-on-ne-sait-plus-très-bien. Descola associe “l’émergence de la conception moderne de la nature” (un “dualisme de l’individu et du monde”) à celle du paysage comme “genre autonome” dans la peinture du XVIIe siècle (le Paysage montagneux avec un dessinateur de Savery en 1606). La “cosmogenèse des Modernes” conduit chez lui au “dispositif ontologique du naturalisme” (et au romantisme contre-moderne, qui est à la fois son dedans et son dehors10. Donc à bas les “dualismes” : homme/nature, nature/culture, humains/non-humains, jusqu’à la prochaine parution. Le sujet est connu, trop connu sans doute. Egger (le chef de l’écopsychologie romande) y ajoute encore : il faut surpasser la séparation esprit/matière. Pour l’ex-diacre, la dimension spirituelle c’est la renaissance collapso :
L ‘enjeu est de sortir du dualisme extérieur/intérieur pour développer une conscience de l’unité du réel. (Egger, 2015)
La quête de l’unité sera plus que matérialiste. Elle cherche un principe cohérent à cette sensation de la “beauté du monde” (“Il y a une unité, de la bactérie… […]. Il y a une élégance du monde, il y a un respect que l’on doit pour cette beauté extraordinaire” dira un collapso exalté). Rabhi déjà philosophait sur une substance générique, donnant une appréhension unifiée et horizontale de l’expérience : “l’influx d’une intelligence omniprésente dans la réalité vivante”, sans qu’elle soit “l’essence cérébrale”. Il résumait :
Ce qui est de l’intelligence, c’est quand il y a la lucidité, c’est-à-dire la clairvoyance, et ce n’est pas une question de cerveau, mais une question de réceptivité. (Pierre Rabhi, 2014)
Explications qui renvoient à Rudolf Steiner, et à son “flux” (intelligence) traversant à la fois tous les êtres vivants et la matière. Steiner est un Croate goethite, expatrié en Suisse, figure centrale des sciences controversées et de l’occultisme. Il développe dans les années 20 l’agriculture biodynamique (Rabhi en est un fervent militant), la doctrine anthroposophique (quelque peu racialiste), la pédagogie Steiner-Waldorf, la danse Eurythmie. On lui doit, au-delà de son central Cours aux agriculteurs (1924), une trentaine d’ouvrages sur Goethe, la mystique chrétienne, et même une Apocalypse (1908). Son influence sur les jeunes milieux de l’écologie politique et alternatifs (en Suisse notamment) est énorme. Donc le “flux”, “énergie” – steinerien ou non - peut chez certains se “réharmoniser” ou “repasser à la terre”. D’autres disent “champs morphogénétiques”, “synchronicités” et “intelligence du vivant” :
Il y a une toile, il y a une intelligence qui tient tout, un créateur peut-être, et je ne pense pas qu’il y ait une intelligence qui soit extérieure à la création, je pense que c’est une intelligence de laquelle on émerge, dont on ne peut pas sortir, et qui elle-même ne peut pas sortir. Il n’y a pas d’extériorité. (Un collapso en phase)
Philippe Roch (ancien directeur de l’Office fédéral de l’environnement et du WWF suisse11, écopsychologue et panthéiste, parle de “conscience du caillou” :
Une pierre reçoit toutes les impressions sans les filtrer. Elle est donc davantage que nous en prise directe avec l’univers entier. Il me semble qu’elle a aussi une âme. Si nous admettons que le grand Esprit, le Créateur ou Dieu baigne en toutes choses, ou comme Spinoza le pense, est toutes choses, alors il va de soi que le caillou, la plante et l’animal sont comme l’homme un élément de la conscience universelle. Roch, 2012
Il n’est évidemment pas le seul spinoziste à l’appel. Eric Paul Jacobsen, dans son histoire du monisme12 (où figurent Giordano Bruno, Leibniz, Herder, Hegel, Schelling, Goethe, Fechner…), parle en premier lieu d’Haeckel. Haeckel est le père de la notion d‘“écologie”, plus zélé promoteur du darwinisme en Allemagne : pour lui le monisme est “le lien entre la religion et la science” (1897).
Il serait fort à désirer que ces précieuses tentatives de rapprochement entre la considération positive de la nature et la spéculation, entre le réalisme et l’idéalisme fussent mieux appréciées et encouragées, car c’est seulement par leur union naturelle que nous pouvons nous approcher du but suprême de notre activité intellectuelle, la fusion de la religion et de la science dans le Monisme. (Haeckel, 1892)
Niles R. Holt (historien) décrit ainsi le glissement de pensée d’Haeckel : a. monisme mécaniste et panthéiste, “religion naturelle” inspirée par Spinoza et Bruno b. “philosophie de la nature” non spéculative” et hylozoïque (l’ensemble de la matière est vivante) c. monisme comme synthèse de la science et de la religion, unies par une substance universelle d. retour de Dieu par le Gott-Natur et vitalisme. La trajectoire d’Haeckel montre que l’écologie, “science des relations des organismes vivants avec le monde environnant” (1866), n’est dès son origine ni tout à fait objective ni vraiment athée.
GAÏA ET LA MAGIE
Le panthéisme – Dieu est l’unité du monde – serait donc une option. Pourquoi alors ne pas en proposer un nouveau, New Age et féminin ? Ce sera l’interprétation par Lovelock de la toile – la société planétaire unifiée: “l’hypothèse Gaïa13. On y vient maintenant.
Lovelock est américain. C’est un pionnier, dans les années 50, de la cryogénie ; avant d’être recruté par la NASA pour fabriquer des instruments de mesures utiles à l’exploration des planètes. Il est par ailleurs informateur, sous couverture bien sûr, pour le MI5. Pas vraiment un révolté. A la NASA, il a l’idée de “l’hypothèse Gaïa”, qu’il met en forme avec sa partenaire microbiologiste Lynn Margulis. Cela supposera la synthèse de la cybernétique, de l’organicisme et de l’écologie (puis de la future géo-ingénierie, que Lovelock défendra ardemment – pour réguler l’atmosphère terrestre). Gaïa est un modèle systémique fait de boucles de rétroaction entre vivant et inorganique. Système évidemment auto-régulé – miraculeux - pour maintenir les conditions favorables à la vie sur Terre. C’est “l’homéostasie planétaire”, qui nous permet par exemple une température atmosphérique relativement acceptable (Lovelock, 1986). Peu importe la validité scientifique de l’hypothèse (elle est toujours en débat), son succès est d’abord mystique :
Pour moi, ça rejoint vraiment le mystère, je n’en fais pas une sorte de déesse comme certains, […] je ne sens pas le besoin de dire à quiconque que la Terre est un être vivant supérieur, je n’ai pas envie de donner d’explications, il y a un truc qui nous dépasse. […] Une approche scientifique te montre très vite que plus on apprend, plus les mystères qui demeurent sont profonds, et sur des fronts multiples, et le mystère demeurera toujours. (Une ingénieure de chez Momentum)
Gaïa permet de passer l’éponge : à partir des sciences, les sciences n’expliquent pas tout. C’est très commode. Mais le mystère du monde peut encore être appréhendé scientifiquement, car les sciences sont poétiques. On tourne en rond. Il suffit de ne pas opposer science et transcendance (comme chez les mages) et de dire à Momentum qu‘“il y a quelque chose de mystique dans la recherche” :
C’est une redéfinition de ce qu’on appelle Dieu, l’hypothèse Gaïa. Qu’on le veuille ou non, la science moderne est née dans le creuset de la culture judéo-chrétienne, et elle est mystique. Il y a un fondement culturel, la science n’est pas en dehors de la mêlée, elle est dans la mêlée. Un collapsologue mystifié
La science mécaniste de la Renaissance s’inspirait déjà des savants adeptes de la “magie naturelle” - Copernic, Kepler, Bruno. Le mage (comme Paraclese, Marsile Ficin ou Pythagore en leurs temps) – “celui qui accomplit des prodiges par la seule application de principes actifs et passifs” – s’y confond avec le sage (Bruno, 1589).
S’il y a pour nous une nature immédiate qui soit absolument ou bien du moins rationnellement rationnelle, elle possède la magie en son sommet [magicam habet in summo], et grâce à la participation de celle-ci, elle peut, chez les hommes, devenir plus parfaite. (Pic de la Mirandole, 1486)
“La magie est la partie pratique de la science naturelle”, résumait le vieux philosophe. Pour David Abram, promoteur contemporain de “l’animisme tranquille”14, il y a bien “une nature matérielle perçue comme vivante, comme un organisme vivant, complexe, avec lequel le chercheur - le magicien de la nature ou le scientifique - était en relation” (1991).
Le passage [au milieu du XVIIe siècle] de l’organicisme néoplatonicien au mécanisme n’a pas été aussi discontinu qu’on pourrait le supposer. Les néoplatoniciens avaient déjà rendu la matière passive et sujette à la manipulation de forces extérieures. De là à substituer des forces mécaniques aux mouvements de l’âme [du monde], il n’y avait qu’un pas. (Visvader, 1991)
Ces néoplatoniciens trouvaient dans l’anima mundi la forme d’unité et d’harmonie du monde. Force raisonnable inspirant “les objets variés du monde naturel et qui est responsable de leurs actions et interactions” (Visvader). L’anima mundi se retrouve dans l’écopsychologie de Theodore Roszak et dans “l’intelligence du vivant” de Rabhi. Donc, pour Frances Yates (historienne de la pensée magique), la science moderne est construite non pas contre le magico-religieux de la Renaissance (ce que tout le monde croit), mais avec lui (par la mathématisation des mouvements via la physique classique). Controverse qui aurait pourtant dû être réglée par Bacon et le Novum organum de 1620, c’est à dire par la consécration de l’empirisme (des sciences expérimentales, modernes) :
Les opérations cachées de la nature se livrent mieux sous le tourment des arts que dans leur cours ordinaire. (Bacon)
Pourtant, quelque chose aura visiblement survécu et résisté à ce tamis, par-delà le matérialisme.
GOETHE, STEINER, ET LA NATURPHILOSOPHIE
Ce qui est très beau avec les sciences de la complexité, c’est que la science a compris sa limite. […] Et donc il est scientifique de dire qu’on ne saura pas tout […] c’est un bel outil, pour certaines choses. Et en même temps, il faut passer aussi à l’intuition. (Un collapso intuitif)
L’intuition dont il est ici question est celle de Goethe et d’une phénoménologie de la nature. Sa Naturphilosophie “s’attache à pointer l’identité de la Nature et de l’Esprit” (Faivre, 1996). La Nature (majuscule) s’y fait “un vivant tissu de correspondances à déchiffrer” (Goethe) :
Tout fait est déjà théorie. Ne cherchons pas derrière les phénomènes, ils sont par eux-mêmes un enseignement. (Goethe, 1833)
Une plante, un animal, un paysage, ne se saisissent que par leurs qualités. Cela passe par l’observation fine, l’intensification des perceptions sensorielles, l’attitude ouverte, l’étonnement, une maximisation de la sensibilité : la démarche scientifique est insuffisante, lacunaire, amputée.
Steiner (l’anthroposophe) est un goethien, et grand lecteur de l’alchimie de Paraclese. Sa biodynamie (décrite dans le Cours aux Agriculteurs de 1924) voit l’exploitation agricole comme “un organisme vivant”, lieu de “correspondances entre ses éléments et les mouvements planétaires et linaires”. Les phénomènes naturels (minéraux, sols, plantes, animaux) subissent l’influence des forces suprasensibles de la nature “vivante” (éthérique), “psychiques” (astrales), “spirituelles” (du Moi), “cosmiques”, ou “terrestres” :
L’agriculture conçue de cette façon est donc bien un organisme. Cet organisme développe son astralité dans sa partie supérieure et la présence de vergers et de forêts est un stimulant de l’astralité. Lorsque les animaux se nourrissent correctement de ce qui pousse au-dessus du sol, ils développent dans le fumier qu’ils éliminent les justes forces du Moi qui à leur tour agissent à partir de la racine et font pousser les plantes comme il le faut, dans l’axe de la pesanteur terrestre. Cette action réciproque est quelque chose de merveilleux, mais il faut la comprendre par étapes successives. Les choses étant ce qu’elles sont, l’agriculture est donc, comme vous le voyez, une sorte d’individualité. On en viendra donc nécessairement à concevoir qu’au sein de ce système d’échanges, les bêtes comme les plantes doivent peu ou prou garder leur place. (Rudolf Steiner, 1924)
Mais le cadre de la biodynamie dépasse celui de la ferme : elle se fait aussi psychologie. Ainsi dès les années 50, avec la Norvégienne Gerda Boyesen (la première à découvrir Le charme discret de l’intestin, et l’influence de cet organe sur la santé physique et émotionnelle) :
La thérapie biodynamique s’attache [par le travail verbal, émotionnel et corporel] à faire retrouver au patient un noyau sain, et à débloquer les tensions, émotions et névroses qui s’inscrivent dans le corps. (Gerda Boyesen)
Les sciences goethéennes se trouvent au programme du Schumacher College (et des écoles de pédagogie Steiner-Waldorf). Le Hameau des buis de Rabhi se conçoit lui-même comme un gigantesque espace biodynamique :
Steiner introduisait les éléments qui ne sont pas simplement factuels, mais aussi les énergies cosmiques, les conjonctions astrales : c’est-à-dire qu’il a pris l’ensemble du système vivant et la relation du système vivant terrestre avec les astres. (Pierre Rabhi, 2014)
La pensée est donc métamorphique (elle se veut alchimique) et analogique (de l’infiniment grand à l’infiniment petit). D’où l’intérêt aussi pour l’homéopathie, les médecines orientales, la théorie de la mémoire de l’eau15. Ou encore pour la géobiologie, qui additionne l’architecture des églises romanes, le Feng-Shui, le Vastu Shada, le savoir des sourciers, et le réseau tellurique Hartmann – du nom du psychanalyste américain spécialiste du rêve – afin d’étudier la qualité des “réseaux énergétiques” entre “rayonnement telluriques et cosmiques”. On y retrouve une certaine communauté de vocabulaire avec nos cybernéticiens, ceux qu’on avait laissé plus haut : “champs”, “flux”, “informations”, “vecteurs”.
Le collapso était donc parti du biberon scientifique : il avait découvert l’apocalypse par la raison expérimentale, les données, les chiffres, les modèles prédictifs. Mais, voyant la fin arriver, il veut retrouver le monde (sans savoir encore si c’est pour le sauver) : il est donc prêt à toutes les expériences, quitte à élargir le spectre de l’objectivité. L’effondrement systémique a donc pu s’animer avec le cerveau global, et la mondialisation intérieure devenir écologie intime. L’ingénierie planétaire – déjà rêvée par Lovelock – appellera l’ingénierie des émotions. C’est ce que nous allons voir.
ÉCOLOGIE DEEP ET EXTENSION DU JE
Décrire le menu de l’effondrement était une première étape. La seconde, logique, était d’appeler à la transition (Hopkins) : réforme matérielle. La troisième est d’étendre cette dernière à l’intériorité : réforme de l’esprit. La “transition intérieure” – défendue de la bande à Servigne à l’écopsychologie, en passant par Alternatiba – ne se confond pas avec le développement personnel, nous explique-t-on. Dans la pensée du Tout, en effet, “égologie, écologie, c’est pareil !” :
Je sais que je suis fait de la terre, je sais que j’ai cent fois plus de bactéries, de champignons que j’ai de cellules dans mon corps, donc je suis fait beaucoup plus de non-moi que je suis fait de moi, tout en sachant que chaque cellule a sa propre intelligence, sa propre expérience d’elle-même. (Un collapso multiple)
Et tous ces non-moi prolifèrent dans le “soi écologique” (Arne Naess), où la déconstruction sociale s’étend à la déconstruction biologique. Il n’y a même pas à attendre le compost harawayen (dont on reparlera) :
L’idée, c’est qu’il y a cette idée du soi lié à la peau qui s’est étendue à l’idée du soi social, que le contexte social, culturel, va avoir un impact profond sur la définition du soi, sur la conception du soi chez l’individu. L’idée maintenant, c’est de l’étendre encore plus pour intégrer la logique de l’environnement et de la nature, qui sont parties prenantes du soi. […] On étend la sphère du «je», où elle n’est plus limitée à la peau humaine ou à la sphère sociale, mais on l’étend à toute la toile de la vie. (Un collapso décomposé)
Égocentrisme global et thérapeutique planétaire peuvent ainsi converger : il n’y a pas contradiction entre s’occuper du Moi et s’occuper d’écologie. La cure de l’intériorité s’affiche à l’échelle du monde :
Ce que proposent l’écologie profonde et l’écopsychologie, c’est de faire l’expérience d’un soi écologique, de manière à prendre, tout simplement, soin de Soi : un soi élargi. (Une collapso aux petits soins)
On entre ici dans le domaine de l’écologie profonde (Arne Naess) et à de l’écopsychologie (à suivre). Arne Naess est norvégien, pacifiste, alpiniste. Il est passé par Berkeley et a beaucoup lu Spinoza, Gandhi, le bouddhisme, Kierkegaard, Wittgenstein, Heidegger, Sartre. Au départ philosophe des sciences, il s’intéresse ensuite au langage, puis à la logique et la philosophie de la communication. Dans une trentaine de livres6, il invente la deep ecology (dès 1973) et l’écosophie. Donc en 1973, il dénonce l’écologie superficielle (shallow) – “anthropocentrée, occidentale, développementiste” – et propose une version antagoniste (deep). Il veut un “égalitarisme biosphérique”, spéculatif mais ajustable (“on peut tuer un moustique sur le visage de son bébé”) : “le droit à vivre et prospérer (blossom) pour chaque être vivant”. Son projet est plateformisé en 1984. Résumé : 1. toute forme de vie à une “valeur intrinsèque”16 2. il faut limiter la population humaine (ce qui lui vaudra quelques polémiques). Naess veut éteindre la vision de “l’homme-au-sein-de-l’environnement” (“man-in-environment”) au profit de “l’image relationnelle du champ de vue global” :
Les organismes sont des nœuds au sein du réseau ou du champ de la biosphère, où chaque être soutient avec l’autre des relations intrinsèques. […] Le modèle du champ de vue global (total-field model) ne dissout pas seulement le concept de l’homme-au-sein-de-l’environnement (man-in-environment) mais tout concept d’une chose comprise comme «chose-compacte-au-sein-d’un-milieu» (compact thing-in-milieu) – sauf lorsque l’on parle en se situant à un niveau d’échange verbal superficiel ou préliminaire. (Arnr Naess, 1973)
Une pensée relationnelle où rien n’existe “en soi”, mais seulement comme point de rencontre de phénomènes s’influençant mutuellement. Résumé par Hicham-Stéphane Afeissa (un des philosophes en chef des éditions Dehors17) cela donnera : “rien n’existe, si ce n’est un champ relationnel”. Le reste est falsification de l’expérience :
Nous avons accès, non pas aux choses en soi, mais à des réseaux ou à des champs de relations auxquels les choses participent et dont elles ne peuvent être séparées. (Arne Naess, 1989)
Versant pratique, cela donne l‘“écosophie” (là encore dès 1973) : “une philosophie de l’harmonie écologique ou de l’équilibre” (Naess). La théorie des systèmes est appliquée aux milieux de vie : il faut, par l’expérience, tirer de chaque contexte de vie propre des conclusions logiques : car elles servent le soi écologique (que Naess appelle encore “Soi” majuscule - comme chez Jung). Exemple : “l’écosophie T”, que Naess l’alpiniste met en œuvre dans son chalet de montagne à Tvergastein. Chacun doit ainsi construire, en lien avec l’endroit où il se trouve, sa propre écosophie. Pleins de petites écosophies. Empirisme environnemental. Et donc ce “je” étendu permet bientôt de confondre intégrité du monde et intégrité de soi :
Alors toute atteinte contre le monde constitue une atteinte contre soi-même. Détruire la nature, c’est appauvrir l’expérience que nous faisons du monde, c’est déchirer le tissu même de l’expérience. (Afeissa, 2016)
Voilà qui se veut affecté et spinoziste, tout en étant stratégique : “l’autoréalisation d’un être vivant fait partie de l’autoréalisation de tous les autres êtres” (Jacobsen, 2005). Le résultat n’en reste pas moins religieux, puisqu’il s’agit d’être converti, d’être illuminé :
Nous voyons d’abord le monde d’une certaine manière mais, à force de se rendre attentifs à des relations dont nous ignorions tout jusqu’alors, une autre manière de comprendre finit par se faire jour […] jusqu’au seuil de permutation de la gestalt écologique (Rothenberg, 2013)
GUÉRIR L’ÂME DU MONDE
Il faut maintenant arriver à l’écopsychologie stricto sensu, donc à Theodore Roszak18 (The Voice of the Earh – An Exploration of Ecopsychology, 1992). Roszak a déjà 35 ans au Woodstock de 1969 : il enseigne l’Histoire à Berkeley et barbote, sympathisant mais sans illusion, dans le mouvement hippie et anti-guerre. Il y voit, au moins, une critique de la technocratie et du “totalitarisme perfectionné” à venir (défendue dans La Naissance d’une contre-culture - Réflexions sur la société technocratique et l’opposition de la jeunesse19. Lucide, il avertit sur les limites d’une révolte petite-bourgeoise, peu politisée, soluble dans la marchandise, les drogues et leur “infini de pacotille”. Avant que celle-ci ne soit balayée par la vague néoconservatrice américaine. C’est quand même “la recherche désespérée et joyeuse [dans les modes de vies alternatifs] d’un nouveau principe de réalité” qu’il retiendra de cette génération. Et qu’il s’emploiera à remettre sur pied contre la “psyché détériorée” de ses contemporains.
Il s’y attelle donc avec les psychologues Allen Kanner et Mary E. Gomes (de Berkeley également) et en repartant de Vers une écologie de l’esprit (1977) de Bateson. L’écopsychologie sera “1. la synthèse émergente de l’écologie et de la psychologie 2. l’application subtile des intuitions de l’écologie à la pratique de la psychothérapie 3. la découverte de notre lien émotionnel à la planète 4. l’approche de la santé comme si le monde entier importait” (Roszak, 1994).
Egger (l’écopsychologue Suisse) fera lui aussi plus tard son résumé : “une dimension philosophique générale (l’unité à redécouvrir entre l’âme et le cosmos)” et “une dimension psychologique spécifique (la prise en compte de celle-ci dans l’approche des problèmes environnementaux et [à l’inverse] celle du monde naturel dans les démarches thérapeutiques)” (2015). Il emprunte au “psychothérapeute holistique” Chatalos l’idée d’une humanité agissant sur la planète à la manière d’une maladie auto-immune.20 Et à Joanna Macy l’analogie entre souffrance planétaire et souffrance personnelle :
[Cette douleur] est inséparable des flux de matière, d’énergie et d’information qui circulent à travers nous et nous soutiennent en tant que systèmes ouverts interconnectés. Loin d’être coupés du monde, nous en sommes des parties intégrantes, comme des cellules dans un corps plus large. Quand le corps est traumatisé […] nous ressentons aussi ce traumatisme. Joanna Macy
Il y a “un continuum organique entre les paysages de l’âme et les paysages de notre environnement, entre la psyché et la Nature vivante”, dit Mohammed Taleb (un autre écopsychologue qui veut lui aussi “en finir avec le développement personnel” - décidément). Cette continuité est celle de “l”âme du monde” (l’anima mundi) dont on a parlé plus tôt :
La psyché est enracinée à l’intérieur d’une plus grande intelligence autrefois connue comme l’anima mundi, la psyché de la Terre elle-même qui a nourri la vie du cosmos pendant des milliards d’années à travers son jeu de complexification croissante. Roszak
L’écopsychologie est non-positiviste ; comme la Gestalt21 ou la psychologie transpersonnelle22. Elle aussi dépend de la tradition psychiatrique jungienne, et de son “inconscient collectif” (“l’inconscient collectif contient l’héritage spirituel complet de l’évolution de l’humanité, actualisé dans la structure du cerveau de chaque individu” : Jung). Cet inconscient devient chez Roszak “inconscient écologique”, et englobe “le monde naturel et matériel, organique et inorganique” (Egger, 2015) :
Le contenu de l’inconscient écologique représente, dans une certaine mesure, à un certain niveau de la mentalité, le souvenir vivant de l’évolution cosmique, remontant aux conditions initiales lointaines de l’histoire du temps. […] Le but de l’écopsychologie est d’éveiller le sens intrinsèque de la réciprocité environnementale qui se trouve dans l’inconscient écologique. […] L’écopsychologie cherche à guérir l’aliénation […] fondamentale entre la personne et l’environnement naturel. Roszak, 1992
Mais Roszak n’a pas oublié d’où il vient, et qu’il voulait réparer la génération de la contre-culture. Il pourra au moins expliquer sa défaite, en creux, par un trop peu de psychologie (ce qui ne manque pas d’ironie) :
Tous les mouvements politiques sont ancrés dans une certaine idée de la nature humaine. Notre hypothèse est qu’au cœur de la psyché réside un inconscient écologique. Roszak, 1995
Il fallait conclure, en trouvant une issue. Ce fut fait en 1995 lors d’un séminaire à l’Esalen Institute23- l’un de ces mouroirs, justement, des mouvements politiques de la double-décennie 60/70. Roszak, Gomes et Kanner y firent une intervention au titre transparent (d’ailleurs repris dans la somme en langue française sur l’écopsychologie, publiée par Wildproject) : “Restoring the Earth, Healing the Mind”. Soigner l’esprit c’est donc guérir le Terre, et vice versa. Encore une autre boucle de bouclée.
TRAVAIL QUI RELIE ET TRANSITION INTÉRIEURE
“Sois toi-même le changement que tu désires voir advenir”. Gandhi avait compris que si le monde nous façonne, nous modelons aussi le monde à notre image. […] La transition intérieure est ce travail de conscience et de transformation. La transition intérieure touche toutes les dimensions de notre être, notre imaginaire et notre mode de vie. Elle vise à ancrer en profondeur le changement de paradigme requis par les impasses du monde dit développé. (Groupe de transition intérieure romand)
L’écopsychologie a donc une destinée pratique. C’est en tout cas l’avis de Joanna Macy, l’une de ses figures. Macy (qui n’a a priori rien à voir avec les conférences du même nom) est diplômée en science des religions, mais aussi activiste pour la paix, anti-nucléaire et environnementale, bouddhiste, californienne bien sûr (elle mourra à Berkeley en 2025). Elle a écrit, notamment, Despair and Personal Power in the Nuclear Age (1983) et de Coming Back to Life: Practices to Reconnect Our Lives, Our World (1998, traduit en français Écopsychologie pratique et rituels pour la Terre). C’est l’inventrice du “Travail qui relie” (TQR), avec lequel elle fera le tour du monde. On le retrouve donc en France et en Suisse (association Terr’Eveille, Naviguer en Terre agitée, Émergences, Roseaux dansants), au Schumacher College, à Findhorn (Macy y a maintes fois séjourné), chez Servigne, Stevens et Chapelle (qui ne peuvent plus pas s’en passer), à Momentum et avec les Chrétiens unis pour la Terre, ou chez les écolos-uber-activistes (XR). Le TQR s’y présente comme un espace d’explicitation de la collapsologie, où s’introspectent les “émotions négatives paralysantes - la rage, la culpabilité, le désespoir” (Macy), “pour retrouver une puissance d’agir”. Là encore, c’est alchimique, mais à la sauce californienne (avec un manichéisme de l’esprit) :
Dévoiler les racines profondes de la répression fait partie de ce que la psychologie peut offrir aux écologistes dans la poursuite de leur travail. Cela ne pourra se produire que si les psychologues ouvrent les yeux sur l’importance de la crise environnementale dans la vie de leurs patients. Joanna Macy, 1983
Macy, épaulée dans les années 90 par Dennis Meadows, voulait faire rencontrer le bouddhisme et la pensée systémique (un livre : Mutual Causality in Buddhism and General Systems Theory : The Dharma of Natural Systems). Mais elle est surtout roszacienne : “la vie qui coule à travers nous, injectant du sang à travers notre coeur et de l’air à travers nos poumons, n’a pas commencé à notre naissance ou à notre conception” (Macy, traduite par Egger). Et encore dans l’écologie profonde, en cosignant avec Arne Nass, en 1988, un précurseur *Thinking Like a Mountain24. Il y est question, déjà, d’un “Conseil de tous les êtres” (Council of All Beings). Dès 1985 elle proposait en effet de prendre la parole au nom d’autres formes de vie. Ce mandat allait permettre de : “guérir de notre séparation du monde naturel” et “reconnaître notre inter-existence avec tous les êtres” (Macy). Ainsi les vertus de la représentation. Son premier atelier devient si populaire qu’il encourage la création des TQR.
Le TQR se présente comme un exercice découpé en 4 phases : 1. “Affirmer la gratitude à l’égard du cadeau de la vie (dans ce magnifique univers auto-organisé)” 2. “Reconnaître et honorer notre douleur pour le monde” et “ramener à la conscience nos réactions profondes à la souffrance des êtres […] et à la destruction progressive du monde naturel, notre corps plus vaste” 3.”Voir avec des yeux neufs le tissu connectif qui nous relie” par “l’expérience du temps profond et de notre appartenance mutuelle à la Toile de la Vie” 4. “Passer à l’action” en “partant de notre nouvelle perspective pour discerner le rôle que chacun peut jouer dans le Changement de cap, et nous y préparer” (Macy, 2012). En pratique, les TQR supposent des séjours collectifs dans des éco-lieux, hameaux, ou gîtes airbnb, où se croisent sur plusieurs jours éco-anxieux et anxieux tout court, et que des “facilitateurs” organisent à coup d’ateliers. On peut y “déposer ce que l’on souhaite laisser derrière nous”, “essorer son corps avant de le ré-ancrer au sol”, “respirer à plusieurs”, se “purifier à la sauge”, honorer “l’autel du vivant”, faire “une danse de l’orme”, pratiquer “la marche lente” ou la “marche serpent”, s’instruire d’une “conférence sur les bactéries, la photosynthèse et la coopération”, “méditer en musique”, “se toucher les mains”, “composer un tableau vivant”, “dîner en pleine conscience”, citer “le livre de Pablo”, partager des “phrases ouvertes”, former le “Mandala de nos vérités” (pour “relâcher les tensions issues de la réunification”), se faire masser le visage par les “berceurs de Terre”, voyager dans “le temps profond et “recueillir les dons des ancêtres”, “dessiner des spirales”, pleurer de ses soucis personnels, des conflits meurtriers et à l’occasion des destructions environnementales. Jamais à court d’idées, des organisateurs expliquent :
On est comme des cellules vivantes dans ce grand corps. Si ce grand corps vit un traumatisme, nous le ressentons tous (conséquence les maladies telles que le burn-out). Nous manquons de rituels de passage. Nous nous devons d’intégrer la mort pour être plus vivants. Les émotions dites désagréables ne sont pas négatives sauf si on les retient. Nous nous coupons alors de nous-mêmes et de notre créativité.
Le développement n’est plus personnel, puisque d’une c’est le monde qui est personnalisé, de deux c’est l’émotion humaine qui figure la toile du vivant. A l’issue d’un TQR, les participants doivent se plier à l’exercice des “niveau logiques” (ou “chakras”), inspiré de la PNL, et présenter un projet pour “passer à l’action”. Il y a en a sept de ces niveaux : 1. l’environnement du projet 2. le comportement 3. les capacités 4. les valeurs et croyances 5. l’identité 6. la mission 7. la transcendance. Après ce “chemin vers le haut”, les niveaux sont redescendus et “enrichi” par le nouveau parcours. Macy demandait à ce que les “Changements de cap” s’orientent vers “des actions de résistance (pour freiner la destruction, gagner du temps et défendre la vie)”, mais rien n’y fait : son management des apocalypses finit à 99% en reconversion professionnelle. Malgré les mises en scène et les artifices, les organisateurs sont bien souvent obligés de noter que la révélation et la résurrection “sont d’abord restés existentielles”. Retour logique, pour ceux qui décident de tout prendre sous l’angle des ressources humaines.
PETITS GESTES ET MORBIDITÉ
On pourrait continuer à s’intéresser à la génération collapso par l’angle des pratiques. On a vu avec le TQR que la trouvaille ecopsychologique est immédiatement soluble dans le management. On n’en serait pas trop surpris, au sein de milieux à ce point dominés par une appréhension cybernétique, fonctionnaliste, de tout. Le biomimétisme (Chapelle) a ceci de dégoûtant qu’après avoir raconté le vivant comme un réseau, on en vient à théoriser une entreprise sur le mode du champignon. Les “communautés pour les temps difficiles” des années 70 sont devenues “réseaux des temps difficiles” (Macy), puis “réseaux des tempêtes” (Servigne). Une collapso dira sobrement : “le feed-back y est plus rapide, plus efficace”. Belle inspiration que la nature. Cela donne une certaine idée de l’écologie humaine.
Que reste-t-il alors à nos effondrés ? Les écogestes : leur nom en dit déjà toute la vérité. Les régimes : ils sont laissés à la libre interprétation individuelle, et au “flexitarianisme” de mise. L’égalitarisme animal : trop grossier pour l’écologie profonde (une activiste d’Earth First se demandera pourquoi manger des plantes – non moins sensibles que les animaux). L’expérimentation : bien sûr, car ça ne mange pas de pain (comme cette collapso qui voit sa cuisine comme “un petit laboratoire d’écologie, un laboratoire de féminisme”). Plus intello : le compost, qui prend ici une tournure occulte :
C’est du déchet qui se transforme en source de vie. La vie spirituelle, c’est un compostage permanent puisqu’il s’agit de rien rejeter. On a en nous des ombres, le mal qu’on a pu causer, toutes ces parties de nous qui sont pas encore complètement lumineuses et tout ce que tu veux, mais il n’y a rien à rejeter de tout ça, il y a tout qui est à transformer. […] C’est un peu comme une forme d’alchimie. Pour moi le compost c’est l’alchimie, c’est le plomb qui devient de l’or. Mais c’est ce qu’on a à faire avec tout notre être. (Un collaspo pourri)
Paraclese serait donc passé par là, et Haraway à sa suite : “les êtres humains ne sont pas dans une pile séparée de compost” (Haraway, Staying with the trouble, 2016)”. Et Egger, et Naess, et la psychologie - Dieu aussi sans doute (“un truc dégoûtant devient un truc merveilleux, c’est presque métaphysique comme expérience : on est tous des composts” : une Chrétienne unie pour la Terre). L’expérience de la continuité trouve sa résolution infinie dans la mort. C’est une grande réconciliation politique, la plus grande (car elle est biologique : je disparais, avec nos différences, et je viens te fertiliser). On est tous égaux dans le trépas. C’est pourquoi Bihouix (l’ingénieur de L’âge des low tech) peut s’intéresser à la “mort écologique”, lui qui prévoit d’être enterré dans “un simple linceul en chanvre grossier, au coin d’un bois, pour amender les sols” :
On pourrait alors “faire des cimetières des “bois sacrés” d’inspiration chamanique, qui sentiraient bon l’humus. (Bihouix)
Servigne est d’accord, d’où sa fondation Métamorphose, et son slogan fulgurant “mourir, puis donner la vie”. Il faut le voir comme une résolution thérapeutique, là encore, qui aligne l’angoisse de la fin du monde et l’angoisse de la fin du Moi. Ainsi est-il possible de répondre à l’injonction de Macy de 1983 - elle qui n’a jamais su que faire du spectre des “émotions négatives” -, dans son Despair and Personal Power (republié en 2023 chez Wildproject), à “cesser d’avoir peur de paraître morbide”. Métamorphose milite donc pour l’inhumation en pleine terre, au nom du “miracle de l’humusation”. Amen. Cette mystique des cycles et des fluides, on la retrouve avec la merde :
J’adore mes toilettes sèches. C’est un bonheur d’aller vider son seau. Il faut que je te raconte : la première fois, le compost, quand je me suis rendu compte que ça sentait bon, que c’était de la terre saine, j’ai mis les mains dedans. C’était incroyable. (Un collaspo la main dans le sac)
Ces toilettes sèches, c’est “le seul point commun à toutes les oasis” dira l’un d’entre eux. Sauf peut-être à Findorhn, où les eaux noires sont évacuées dans la Living Machine, bassin à ciel ouvert peuplé d’algues et de micro-organismes, et lieu de recueillement obligé pour “méditer sur le cycle de la vie”. Le déchet réenchanté épouse alors la poétique des ruines de tous les Anna Sting25 du monde, non sans faire ricaner jusqu’à Multitudes26 - c’est dire. L’effondrement aura ainsi suscité, à force de creuser les profondeurs de l’ego, une voie de garage plutôt inattendu : l’esthétisme global, et réconcilié. Comme on s’émerveillait du colibri et de sa petite part dans le refus de l’incendie, on s’émerveille maintenant des compteurs Geiger et de la vie radioactive. Il s’agit de “vivre avec le trouble”, disait Haraway - à en crever.
ET PUIS
Il faut maintenant arriver à un bilan de notre nouvelle écologie. Ramasser ses sources, ses thématisations, ses mythes, ses personnages, pour en percevoir le devenir. La ramener à ce qu’elle semble systématiquement vouloir fuir, en méditant sur toutes les formes d’équivalences possibles (dans le Tout, dans le vivant unifié, dans le Soi réticulaire, dans la souffrance planétaire, dans le Parlement des choses, dans la mort) : la verticale politique.
A quoi donc voulait-elle servir ?
-
Repeupler, gonfler de son bestiaire, le désert moderne. Monde du sujet souverain, qui performe sa singularité semblable, ses identités, sur fond de toile vide (le terrain de jeu technologisé, la société de la fin de l’Histoire). Monde qu’elle entendait réanimer de deux manières : a. Par le monisme (tout est lié, l’unité universelle nous réenchante) b. En donnant un souffle vivant à ce Tout (un principe de vie : anima mundi, etc.). Ainsi l’homme se trouverait avec l’insecte, l’arbre, la rivière, de nouveaux amis. La planète est notre famille.
-
Mais ce monde reste abîmé, on le sait depuis au moins les années 70 (le Rapport du Club du Rome) : c’est l’effondrement. On n’est plus ni dans l’eschatologie (fanatique) au Moyen-Age ni dans le sentiment romantique (amputation esthétique, culturelle, sensorielle) né de l’industrialisation – quoique ces apocalypses nous habitent encore. Ce monde est, depuis, autre : il partage le constat de la fin (de la croissance, des ressources, des espèces, du climat, etc.) selon son propre mode de connaissance (scientifique). La révélation est venue par mêmes instruments (la mesure, la statistique, le modèle, l’expérience) qui devaient en assurer l’impossibilité (le progrès). Il s’agit maintenant de situer l’individu dans ce collapse.
-
Elle prolonge les limites de l’esprit (notre cerveau communique avec le globe), et lui donne une transcendance qui hésite entre l’horizontal (le rhizome) et le vertical (le point oméga). Elle serait donc un éclatement, plutôt une diffraction du Moi (il est partout, il pullule, plus que nulle part). Elle donne sa synthèse du siècle psy - mon âme est une machine qui se décrit, et qui se répare : cette synthèse sera écopsychologique.
-
Avec l’interdépendance et l’esprit étendu, elle propose une circulation mondiale des affects. Si la planète souffre, je souffre aussi ; si je soigne la planète, je me soigne : et vice-versa. Puisqu’il y a psychologie, il y a thérapie. Donc on donne à la mélancolie contemporaine deux dimensions, deux épaisseurs : a. Une profondeur apersonnelle (puisque je fais partie d’un Tout, je ne suis pas seul avec mes émotions) b. Éventuellement une hauteur politique (je dois défendre le vivant pour me défendre Moi). De là, plusieurs remèdes : la méditation et le deuil (Haraway), l’arche de Noé (les Colibris), la lutte (le uber-écolo-activiste).
De quoi est-elle animée ?
-
Le monisme. C’est une composante religieuse, transcendantale. Ici, le spinozime (tout y ramène) sert moins un constat (nous sommes faits de la même substance) qu’une finalité (il faut retrouver une authenticité, il faut la forcer). Donc on unifie et on totalise (on cherche à nouveau Dieu), mais par les pieds, par la Terre (pas les miracles célestes). Ce monisme s’appuie à la fois sur Haeckel (“la fusion de la religion et de la science dans le monisme”) et sur Gaïa/Lovelock (la figure matrimoniale). C’est une première manière de dessiner un monde d’équivalences (Haeckel et la vie réduite à un processus physico-chimique) et bienveillant (familial) : donc manquant de relief, démocratique on dirait.
-
La cybernétique. C’est la manière rationnelle d’interpréter le “tout est lié”, les interdépendances. Le réenchantement d’accord, mais scientifique (les sciences peuvent d’ailleurs être esthétisées : Haraway encore). L’esprit, le monde, la planète, se saisissent comme systèmes. Donc : a. On peut tout modéliser (c’est l’enquête et les cartographies, les atlas même) et dans une certaine mesure on peut tout prévoir (la collapso comme science prédictive). b. On peut avoir la main sur ces systèmes, il suffit des bonnes techniques (d’où le côté geek, et l’attrait ingénieur).
Donc, en quoi est-ce critiquable ?
-
Sur la cybernétique, c’est très facile. a. Sur le plan conceptuel, c’est la réduction de tout l’existant à des valeurs et des paramètres. Tout phénomène est un problème à déchiffrer. Il n’y a pas de dehors, d’indicible (de place pour “l’énigme” nietzschéenne) : ce cosmos qui devait être réenchanté est froid comme un robot. b. Sur le plan pratique, c’est l’obsession du contrôle (on n’y trouve pas autant de DRH et d’ingénieurs pour rien). Tout se réglerait par procédures, il n’y qu’à bouger les curseurs : la cybernétique – ou la technocratie - n’est juste pas encore assez affinée, pas assez totalisée (saint-simonisme). c. Sur le plan concret, cette ontologie grignote jusqu’aux manières de faire et d’être. Le réseau se referme sur le monde : tout est management (fluidification, conduite), surtout en matière politique (cf. le uber-activiste). On ne sort pas indemne – anthropologiquement presque - du siècle cybernétique. La PNL comme toile de la vie, la bifurcation professionnelle pour changer le monde : on se dit qu’il y arnaque dans le sortilège.
-
Sur le monisme, c’est le problème du monde plat (on force systématiquement le Tout), sans points de rupture, fractures, pics, fossés, flèches, décisions. Deleuze dirait : “le territoire, c’est d’abord la distance critique entre deux êtres de même espèce”. C’était l’objet de l’Éthique chez Spinoza, qui se demandait : qu’est-ce que la multiplicité ? Que sont, sur ce plan unique, tous ces points verticaux, toutes ces individualités ? S’il n’est pas possible de dire « je », je suis à la merci de mon environnement (je ne dépends que des circonstances – d’où le fait qu’on puisse vouloir les maîtriser). Il faut pourtant pouvoir y résister, à cet environnement comme au contrôle (c’est la connaissance pratique). Et puis il y a encore un dernier degré de différences : “l’univocité de l’être ne veut pas dire qu’il y ait un seul et même être : au contraire, les étants sont multiples et différents” (Deleuze). Ce sont les rapports internes, c’est-à-dire au fond les modes de vie, et leurs “degrés de puissance” (Spinoza). Cette inégalité dessine un tout autre paysage : plus montagneux, plus orageux, qui est fait d’incompatibilités et de conflits. On est ici dans le problème politique (car chez nos nouveaux écolos la guerre est congédiée au profit des stratégies du (sur)vivre-avec – avec les poisons, avec les connards, avec le capital), mais aussi dans le problème éthique (de manière de voir la vie, de préférer la résilience au risque du chaos). C’est en dernier ressort la morbidité du compost harawayen, où il n’y a plus qu’à se laisser couler dans le flot cosmique des choses qui vont et viennent (jusqu’au monde sans nous, sans humains27: trou noir).
Donc on voit que sous couvert de déconstruction de l’humanisme, c’est un autre universel qui s’impose. Il est planétaire et englobe toutes les choses dans la société du vivant (d’où la mode des parlements idiots). Cette famille biologique – où il est tant question d’angoisses, de traumas, de sanctuaires, de cercueils, de divans – n’a pas de vitalité. On y est renvoyé à l’insignifiance de notre passage ici-bas, et à la modestie de la tâche humaine (“bien vivre et bien mourir, en reconstituant des refuges” : Haraway) : activité défensive. C’est un quiétisme (“catastrophisme positif” chez Servigne). Zen de la fin du monde, post-politique, esthétique de perdants superbes (finir en beauté dans un monde perdu). Deleuze pourtant : “La lutte pratique ne passe pas par le négatif, mais par la différence et sa puissance d’affirmer”.
Dans un autre cas, moins résolu à la procession funèbre, il y a l’option militante. Si on est Servigne, c’est l’incorporation (son dernier livre). La communauté n’ayant pas marché, il faut la réintégrer dans le gouvernement : elle servira de germe au nouveau rhizome institutionnel – celui des crises28. Les pompiers, les flics, l’État, seront bien avisés de s’inspirer des collapsos (pensez au Covid). Merci.
Si on est uber-activiste, c’est le remplissage des sceaux percés radicaux. La cause planétaire - trop belle nouvelle occasion de sauver le monde - mérite bien son évangile. Et puisque l’heure est grave, on ne va pas faire l’économie du pragmatisme ou de l’efficacité29: utilisons les mêmes armes (le pouvoir environnemental) que l’ennemi. Tant pis si ces armes sont celles de la contre-révolution30, et tant pis pour les dommages collatéraux (le ravage existentiel). L’auto-organisation (la cybernétique) n’allait pas assez loin, on invente l’auto-organisation organisée (le militant-plateforme) Donc on fait proliférer tout un biotope de managers, d’influenceurs, de communicants, de menteurs, d’intrigants, de politiciens, de théatreux, de stratèges, de calculateurs, d’opportunistes – tous persuadés d’être provisoirement du bon côté de l’humanité. Et qui finiront tous en thérapie EMDR. La camelote, et les minuscules gloires qu’elle autorise, finiront sans doute d’user le peu d’âmes généreuses qui errent encore parmi nous. Il s’agira donc, comme on le disait plus haut, de continuer à percevoir et à résister au contrôle. Qui se fait ici moléculaire.
Notes
-
Petit traité de résilience locale avec Pablo Servigne et Raphael Stevens en 2015 ; Walter Benjamin face à la tempête du progrès (2017); Réhabiter le monde : Pour une politique des biorégions (2023, Seuil Anthropocène) ⤴️
-
A publié aux Liens qui Libèrent un Essai de collapsologie (2019) et des Précisions sur la fin du monde (2024). Il préface également les traductions de Holmgren sur la permaculture. ⤴️
-
“L’une des vocations de l’école la Ferme des Enfants consiste à anticiper sur les conditions de survie des générations futures […]. Préparer les enfants en les dotant de compétences élémentaires de survie et d’autonomie représente un enjeu pédagogique incontournable pour anticiper sur les mutations annoncées.” En 2024, près d’un enfant sur dix s’y prénommait “Noé”. ⤴️
-
Avec Servigne L’Entraide – L’autre loi de la jungle (l’ontologie propositionnelle censée répondre à Comment tout peut s’effondrer) en 2017, et L’Effondrement (et après) expliqué à nos enfants… et à nos parents en 2022. Chapelle a fondé une école buissonnière à destination des petits (il en a lui-même quatre). ⤴️
-
1001 initiatives de transition écologique* (2014, Seuil Antropocène) ⤴️
-
“La capacité d’un système à absorber un changement perturbant et à se réorganiser en intégrant ce changement, tout en conservant la même fonction, la même structure, la même identité et les mêmes capacités de résilience, de réaction” (Walker, cité par Hopkins). ⤴️ ⤴️
-
Deux livres avec Jancovici, dont 3 ans pour sauver le monde au Seuil, plusieurs autres avec Hulot, et L’illusion de la finance verte préfacé par Giraud en 2021. ⤴️
-
Une dizaine de livres entre 1987 et 2006, principalement à La Découverte : La Machine univers (1987), L’intelligence collective (1994), World Philosphie (2000), etc. Pierre Levy est aussi directeur de projet du IEML (recherche d’un nouveau langage informatique susceptible de restituer les nuances et la richesse des langues humaines). ⤴️
-
Directeur du programme McLuhan “Culture and Technology” à l’Université de Toronto. ⤴️
-
Voir Lowy et Sayre, Révolte et mélancolie (1992) ⤴️
-
Auteur d’un Dialogue avec Jean-Jacques Rousseau sur la nature. Jalons pour réenchanter le monde en 2012, et adepte de la méditation (Méditer dans la nature - Se relier à l’âme du monde, 2015) ⤴️
-
From Cosmology to Ecology: The Monist World-view in Germany from 1770 to 1930 (2005) ⤴️
-
Et son ouvrage éponyme paru en 1970. Repris largement depuis (voir par exemple Face à Gaïa de Latour en 2015). ⤴️
-
Anthropologue improvisé, écologiste et prestidigitateur. Cité ici par Marielle Macé, dans le best-seller Nos cabanes. Publié sinon en français avec Comment la terre s’est tue - Pour une écologie des sens (traduit par Stengers en 2013) ; Devenir animal – Une cosmologie terrestre (aux Éditions Dehors en 2024) ; et dans le recueil de Wildproject sur l’écopsychologie. ⤴️
-
“L’eau a une expérience, elle va vivre différemment si elle est dans une rivière ou si elle est dans un lac, si elle est en train de percoler dans une montagne pendant cent ans, ou si elle est dans un nuage. Elle va avoir une expérience d’elle-même, en tant que molécule. Du coup c’est donner une capacité d’expérience, presque une personnification, un côté animiste.” (Un collapsologue mouillé). Voir les thèses de l’écrivain japonais Masar Emoto sur le sujet. ⤴️
-
La “valeur intrinsèque” est chez Kant tout ce qui doit être traité comme une “fin en soi” (chez lui l’humanité douée de raison et de volonté, par opposition aux choses). L’éthique environnementale de Naess va étendre cette dignité morale à toutes les entités naturelles. ⤴️
-
Spécialiste d’Husserl et thésard (dirigé par Dominique Bourg) d’un Essai de généalogie du discours écologique. A publié depuis 2018, chez Dehors donc :Esthétique de la charogne, Manifeste pour une écologie de la différence, Essais de philosophie environnementale et animale. ⤴️
-
Voir également article Psychologies [mettre lien] ⤴️
-
Publié en 1969, réédité en français en 2019 par les éditions La Lenteur. ⤴️
-
Gaia living with AIDS: Towards reconnecting humanity with autopoiesis using metaphors of the immune system (Chatalos, 2006) ⤴️
-
Voir article Psychologies [mettre lien]. ⤴️
-
Tentative de synthèse par Abraham Maslow (psychologie humaniste) et Stanislas Grof (respiration holotropique) des “trois vagues” de la psychologie (psychanalyse, TCC, existentialo-humanisme), du bouddhisme, du taoïsme, des chamanismes, de la kabbale, du mysticisme chrétien. ⤴️
-
Berceau de la psychologie humaniste et du mouvement du potentiel humain, haut-lieu de la pensée New Age. Fondé en 1962 par deux anciens de Stanford (en psychologie et philosophie orientale), recevant rapidement l’aide de Maslow, Perls (qui y développera la Gestalt-thérapie), Watts, Grof, Huxley, Bateson, Joan Baez. On peut y faire aujourd’hui du yoga ou de la Gestalt, de l’herbalisme ou de la reprogrammation personnelle. Voir également article Psychologies à ce sujet. ⤴️
-
Un titre piqué au proto-écologue Aldo Leopold, et à son A Sand County Almanac de 1949. “Nous atteignîmes la louve à temps pour voir une flamme verte s’éteindre dans ses yeux. Je compris alors, et pour toujours, qu’il y avait dans ces yeux-là quelque chose de neuf, que j’ignorais – quelque chose que la montagne et elle étaient seules à connaître. J’étais jeune à l’époque, et toujours le doigt sur la gâchette ; pour moi, à partir du moment où moins de loups signifiait plus de cerfs, pas de loups signifiait à l’évidence paradis des chasseurs. Après avoir vu mourir la flamme verte, je sentis que la louve pas plus que la montagne ne partageaient ce point de vue.” (Leopold, 1949) ⤴️
-
Le champignon de la fin du monde,* 2015, et autres bouses depuis (par exemple Proliférations en 2022, ou l’Atlas Féral en 2025). ⤴️
-
Lire et vivre dans les ruines : Tsing et Sebald, Le Marec (2019). ⤴️
-
Haraway : “arrêtez de vous reproduire!” (Anthropocène, Capitalocène, Plantationocène, Chthulucène - Faire des parents, 2016) ⤴️
-
“La raison d’être du Réseau des Tempêtes est de faire de l’entraide à la fois une culture populaire et une stratégie de sécurité civile. L’ambition est double : d’un côté, encapaciter les habitants à réagir en temps de crise (ce qui se fait avant les crises) ; de l’autre, mieux articuler les initiatives citoyennes avec les secours institutionnels, car ces derniers auront de plus en plus besoin de relais dans la population.” (Servigne) ⤴️
-
“Notre seule éthique, l’efficacité”, lisait-on dans un de ces torchons aux allures de manifeste d’un quelconque groupe d’écologie radicale d’inspiration américaine. ⤴️