psychologie

  • Bateson

    Psy, part1. Après-guerre, (contre-)culture thérapeutique

    Thérapies cognitives, approches systémiques mais potentiel humain

    Les gens ont fini par oublier que seuls les individus importent […] Changer l’économie est un moyen de changer cette manière de voir les choses […]. L’économie est la méthode ; l’objectif est de changer le cœur et l’âme (Thatcher).

    Le néolibéralisme, cette récente période de l’histoire du capitalisme, se décrit le mieux par le sujet qu’elle produit : l’entrepreneur de soi qui est aussi un individu plastique et résilient. Quelques décennies passées à lui faire porter toute responsabilité, notamment de son malheur et de celui du monde, voilà qui épuise, voilà qui aurait dû le détruire, notamment intérieurement. Pourtant - sauf cas limites, que l’on devrait voir se généraliser, on pense au fentanyl - il tient. Parce que les politiques néolibérales ont aussi produit des technologies de maintenance de soi. Eva Illouz ou William Davies dénoncent en la matière un business du bien-être, connu sous le nom de « psychologie positive ». Elle serait apparue dans les années 90, sous l’impulsion de Martin Seligman1 . Il aurait rien de moins que sauvé une psychologie moribonde avec cette idée simple : plutôt que de s’occuper des malades, autant s’occuper du reste de la population, qui aspire au bonheur et à la réalisation de soi. Tout juste président de l’APA (Association américain de psychologie) il déclarait :

    L’attention presque exclusive portée à la pathologie néglige l’épanouissement individuel et la prospérité communautaire. […] En devenant une profession exclusivement axée sur la guérison, nous avons oublié notre mission plus large : celle d’améliorer la vie de tous. (Seligman)

    Le projet fonctionna suffisamment bien pour qu’en 2003, un ancien conseiller de Tony Blair puisse devant la London Schools of Economics retourner la profession de foi tatcherienne : « la psychologie emprunte la bonne direction et elle le fait très rapidement, j’espère que l’économie suivra bientôt ».

    De l’entreprise à « moi », comme source d’épanouissement

    Si l’on en croît l’histoire critique qui en est ainsi faite, la psychologie positive de Seligman fut, moins qu’une nouvelle science, une opportunité économique pour tout un ensemble de coachs, consultants, managers, médiateurs culturels, tous ceux qui avaient trouvé place en lisière du champ de la psychologie. Au sein de celui-ci, Seligman ne connaît pas de précurseur. Tout juste cite-t-il un lointain parent :

    Il existe une exception notable […] dans l’histoire moderne de la psychologie. Fondée au début des années 1960 par Abraham Maslow et Carl Rogers, deux figures éminentes, la psychologie humaniste mettait l’accent sur bon nombre des mêmes prémisses que la psychologie positive : la volonté, la responsabilité, l’espoir et les émotions positives. (Seligman)

    Le nom de Maslow est connu : il est l’auteur d’une théorie de la motivation, vulgarisée par le coaching sous la forme de la « pyramide des besoins ». Cette dernière a servi de support à l’idée que la prise en compte des facteurs émotionnels aurait une utilité économique pour les organisations. Après avoir adapté l’ouvrier à son poste de travail, elles seraient bien inspirées de s’adapter elle-mêmes à l’employé, l’organisation devenant la configuration la plus favorable à son accomplissement personnel. Une belle idée post-tayloriste, qui a eu ses effets, avant de se périmer. Dans la société néolibérale, ce n’est plus à l’entreprise d’assurer l’épanouissement de l’individu, c’est à ce dernier de s’auto-développer. « Aide-toi, le ciel t’aidera ». La psychologie positive devait renverser la pyramide des besoins : ce n’est plus la sécurité (des conditions de vie, et de l’emploi) mais l’accomplissement de soi (qui chez Maslow était en haut de la pyramide) qui devient le besoin premier.

    La Troisième Force

    Contrairement à ce que dit Seligman, la psychologie humaniste ne date pas des années 60, mais de la décennie précédente. L’ouvrage de Maslow, Devenir le meilleur de soi-même fut publié en 1954. Carl Rogers fut président de l’APA dès 1947, et sa Client-centered therapy date de 1951. Surtout, la psychologie humaniste est apparue dans un contexte d’ébullition aux États-Unis en matière de psychothérapies, tel que l’on a pu parler de la naissance d’une « Troisième Force » (ni psychanalyse, ni béhaviorisme) : the Third Force Psychology.

    Il suffit de regarder le tout premier DSM, publié par l’Association américaine de psychologie (l’APA), en 1952, pour comprendre que la psychologie est alors tiraillée : dominée par le béhaviorisme, mais influencée par la montée en puissance de la psychanalyse, ou encore par la psychiatrie de guerre et assez manifestement par la « psychobiologie » - drôle de psychologie qui s’appuie sur la biologie, la physiologie et la sociologie2 . La floraison des pratiques est aussi liée à un changement dans l’exercice de la psychiatrie, qui s’échappe alors de l’hôpital pour gagner les cabinets. Cela explique d’ailleurs l’abandon du terme disease (maladie) au profit du terme disorder (trouble) dans le titre du manuel : Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders.

    Du soin au coaching

    Ceux qui veulent dépeindre la psychologie positive comme la source originelle de la psychologisation de la société, diront que la « Troisième Force » fut vite écrasée, d’un côté par la montée en puissance de la psychanalyse et de l’autre par la naissance de la psychologie cognitive (en 1956). Si écrasement il y a eu, il semble avoir plutôt contribué à sa dispersion dans les pratiques de coaching, de bien-être et de management.

    Dans les années 2000, une étude bibliographique des ouvrages français de coaching montre qu’ils se réfèrent explicitement (dans l’ordre inverse d’importance) aux auteurs suivants : Maslow, Rogers, …, Erickson, Watzlawick, Bateson, …, Grinder et Bandler, Perls. Donc en majorité des auteurs américains de la côte Ouest et des années 50 et 603 , représentants des psychologies humaniste (dont on a parlé) et systémique (on va y venir).

    Si l’on regarde ce que recommande la Haute Autorité de Santé pour le traitement de la dépression, elle cite elle-aussi les thérapies systémiques, mais auxquelles elle ajoute les thérapies cognitivo-comportementales (TCC). On aurait tôt fait de déduire que les différentes thérapies se répartissent sur un continuum qui va du soin au bien-être, du sérieux au bullshit, des TCC à la psychologie humaniste. Ce serait accorder trop d’importance à la frontière entre bonne santé et maladie, à la différence entre norme et crise ou déviance. On aura largement compris aujourd’hui que la gestion de crise et la performance c’est la même chose. Que tout le monde a ses déviances, et que la véritable question est de les mettre à profit.

    Les TCC, que la HAS recommande donc pour soigner la dépression, peuvent d’ailleurs être mobilisées à des fins de performance. Le journal Le Figaro peut à la fois, dans un article de 2023 sur le trouble bipolaire, interroger un psychiatre qui confirmera que « les thérapies cognitives et comportementales de troisième vague, basées sur la méditation, obtiennent de très bons résultats. » Et, dans sa rubrique « Sciences » en 2018, nous apprendre « comment reprogrammer notre cerveau pour qu’il cesse de nous freiner », ceci grâce au Dr Didier Pleux, « formé aux approches cognitives avec Albert Ellis et son équipe ». Les mêmes thérapies cognitives rejoignent (toujours dans le même journal), les recommandations bien-être au côté de la Gestalt-therapie (issue de la psy humaniste), de la PNL (issue de la première) ou de l’EMDR (issue de la seconde)4.

    L’homme et le système

    Il semble donc que la pratique psy d’aujourd’hui, à cheval sur la thérapie et le développement personnel, trouve tout entier sa source dans la naissance des psychothérapies non-analytiques après-guerre - dans un contexte qui mêlait à la fois : la guerre et ses traumas ; la critique du totalitarisme et des organisations verticales et de la propagande ; la naissance d’une pensée proprement américaine (notamment dans le prolongement du pragmatisme). On pourrait scinder cette « Troisième Force », aussi hétérogène soit-elle, en deux grandes parties : d’un côté les approches centrées sur la personne ; de l’autre les conceptions pragmatiques de l’esprit. D’un côté, une tradition « humaniste » (de Carl Rogers à Fritz Perls) qui refuse l’objectivation de l’expérience. Qui ne cherche pas à corriger des mécanismes cognitifs, mais à intensifier la présence du sujet à ce qu’il vit. Pour laquelle toute mise à distance de l’expérience risque d’altérer la texture. De l’autre, les thérapies cognitivo-comportementales ou systémiques, pour lesquelles l’esprit est un système dynamique auto-organisé, qu’il est possible de réparer par des interventions ciblées. Face à un problème : faire fi de la profondeur (le pourquoi) et saisir les mécanismes présents (le comment) afin de les modifier.

    Cette seconde approche, qu’on dira fonctionnelle, de l’esprit (et par extension de l’être, de son environnement et de leur relation) n’est pas une révélation tardive - disons néolibérale. Elle s’est construite brique par brique, dans une histoire progressive, faite d’inflexions et de bifurcation. Du côté de la pratique elle est restée en dialogue avec les approches centrées sur la personne, elles-mêmes influencée par les prémisses de la contre-culture. Côté théorique - on le verra dans un second texte - elle s’esquissait déjà dans l’étude des systèmes auto-régulés et de leurs boucles de rétroaction. La cybernétique prolongeait certaines intuitions de la « théorie de la forme », qui voulait déjà voir le vivant comme un assemblages de systèmes, ou de champs de forces toujours en cours d’équilibration. Pour « récupérer » cette idée, elle devait s’affronter indirectement à la phénoménologie. Pour quelqu’un comme Merleau-Ponty, qui écrit lui aussi au sortir de la guerre, l’esprit ne saurait être réduit à un traitement de données, il est expérience vécue, incarnée, située ; une manière d’être au monde. Quand un cybernéticien comme Grégory Bateson propose, à la fin des années 60, d’étendre les limites de l’esprit (de le sortir de la tête) il lui faut tout au contraire considérer la relation au monde comme un prolongement du circuit informationnel qu’est le cerveau (qui se branche à d’autres circuits informationnels, ceux de l’environnement ; c’est son exemple de l’aveugle, sa canne, la rue). S’il reprend la question de la relation au monde c’est pour la redéfinir comme boucle informationnelle. Et quand à sa suite, « le monde » sera réintégré dans la pensée de la cognition (par la critique de l’IA, dans les années 70 ; par les sciences cognitives et la robotiques dans les décennies suivantes), ce sera encore pris dans le cadre d’une pensée des systèmes et de leur fonctionnement.

    On a évoqué le fait que les approches de l’esprit centrées sur l’expérience avaient été recyclées par la psychologie positive, le coaching et le développement personnel. Il faut ajouter que l’approche informatique et écologique a quant à elle alimenté la pensée des organisations (et de leur gouvernance). Surtout, c’est la tension entre les deux (l’homme et le système) qui a fabriqué une conception de l’âme dont l’heure sonne aujourd’hui - l’heure du travailleur modulaire et de ses branchements à l’intelligence artificielle.

    Dans ce premier texte, on cherche à brosser un portrait de la « Troisième Force », qui se développe dans les années 50 et 60 aux États-Unis. Pourquoi circonscrire ainsi la question ? Parce que tout part de là, on l’a expliqué. On ne peut pas comprendre la psychologisation présente, sans en passer par sa naissance. On retracera de la supposée frontière que l’on a décrite plus tôt - entre des approches expérientielles et d’autres fonctionnelles - pour en réalité montrer sa porosité. On verra à ce sujet le rôle de passerelle joué par le centre Esalen, sur la côte Ouest américaine, souvent décrit (de manière quelque peu abusive) comme la Mecque du New Age. On y viendra après avoir décrit brièvement la naissance des thérapies cognitives, celles qui sont dominantes aujourd’hui. Avant de finir avec ce vilain entremetteur qu’est Gregory Bateson - qui nous introduira à la pensée systémique et à la question « écologique ».

    Albert Ellis

    Albert Ellis, souriant

    Les Thérapies Cognitives et Comportementales

    On considère généralement que les TCC (ce qu’on appelle la « 2e vague ») sont l’enfant « clinique » de la « révolution cognitive » qui se déroule dans les labos à partir de 1956 - ce qui est loin d’être si net. Cette dernière constitue plutôt un paysage général, un climat intellectuel, dans lequel les pratiques d’Albert Ellis (la Rational Emotive Behavior Therapy, qui date de 1955) et celles d’Aaron Beck (dont on parlera moins ici) vont converger. La conception de l’esprit qui en découle a un principe assez minimal : les processus cognitifs médiatisent les émotions et les comportements.

    Albert Ellis s’intéresse initialement à la psychanalyse, qu’il pratique à partir de 1947, mais qu’il abandonne en en critiquant l’inefficience (« Freud avait un gène pour l’inefficience. Je crois que j’en ai un pour l’efficacité »). Pour lui, il ne suffit pas d’interpréter des significations pour se libérer de troubles, mais il faut activement en construire de nouvelles, pour ensuite s’efforcer d’expérimenter de nouvelles actions. Ellis s’appuie notamment sur les stoïciens, qu’il a lu à l’âge de 19 ans. Il cite Épictète : « Ce qui trouble les hommes ce ne sont pas les choses, mais les jugements relatifs aux choses ».

    Quand il reformule le schéma behavioriste « A-B-C » dans les termes : « Activating event – Belief system - emotional and/or behavioral Consequences » - la boîte noire (B) devient un « système de croyance ». Et c’est sur ce système de croyances que la thérapie doit agir.

    Oui, vous avez le choix, vous êtes le constructeur de votre réaction psychologique et, heureusement, vous pouvez choisir de refuser de créer votre propre contrariété et de travailler à des façons plus constructives de réagir. (Albert Ellis)

    Il s’agit notamment de lutter contre les « exigences absolutistes » envers soi-même et les autres, contre la tyrannie du « must », du « il faut » : il faut que je fasse tout bien ; il faut que les autres agissent comme je m’y attends ; il faut que mon environnement m’offre tout ce que je souhaite sinon il est horrible, invivable. « La musturbation est un type de comportement infiniment plus pernicieux que la masturbation » (Ellis). Il s’agit au contraire d’ajuster ses attentes vis-à-vis des autres, du monde, de soi-même. Cet ajustement se fait via un fort volontarisme, puisque c’est l’action qui permet de réajuster le système de croyance : « vous forcer vous-même, à vous pousser en avant, dans l’action. »

    Pour donner un exemple : un client doit intervenir publiquement mais est paralysé par la peur de se tromper. Ellis identifierait une croyance (« si on se trompe c’est catastrophique »), afin de la disputer (« est-ce vraiment catastrophique ? »), de mettre à jour l’irrationalité de la croyance (« personne n’exige la perfection »), enfin d’aider, par l’action, à transformer la croyance en pensée rationnelle (« je préfère réussir, mais je peux tolérer une erreur »).

    Ellis a introduit l’idée que l’émotion est médiatisée par un système de croyances, mais pour lui, une croyance c’est encore une erreur philosophique normative. C’est Aaron Beck qui va définir les croyances (les idées automatiques) comme des structures internes (des schémas), qui organisent l’interprétation des situations et qui sont susceptibles d’être biaisées. « J’ai peur de me tromper » c’est un biais dans le traitement de l’information, qu’il est possible de corriger. Beck dépasse la « thérapie rationnelle » d’Ellis, en la déshabillant de son caractère normatif, pour l’emballer de jargon scientifique issu de la psychologie expérimentale5.

    Le vrai point commun entre les TCC et la psychologie cognitive - car il y en a quand même un - c’est que ce qui compte causalement c’est ce qui se passe dans la tête. Et pas l’organisation du « monde vécu ». Ce point d’accord ténu aidera les TCC à se créer une légitimité académique. Et la nouvelle génération des TCC (la soit-disante « 3e vague ») pourra continuer d’assumer une approche fonctionnelle de la cognition, même lorsqu’elle mobilise la mindfulness (la méditation pleine conscience).

    Une parenthèse sur Alfred Korzybski

    On a relevé que les TCC - recommandées par la HAS, le NHS anglais, l’APA américaine, et puis plus simplement l’OMS, son efficacité étant « montrée dans des essais cliniques randomisés » - doivent beaucoup, initialement, à une lecture adolescente d’Épictète. Il faudrait ajouter une autre influence, qui là encore est moins expérimentale que métaphysique, c’est le rôle du philosophe polonais et spécialiste du renseignement militaire Alfred Korzybski, père de la « sémantique générale » (Science and Sanity, 1933)6.

    On peut résumer ses théories à travers son aphorisme devenu célèbre : « La carte n’est pas le territoire ». Appliqué au langage il nous dit que parce que ce dernier abstrait la réalité (comme la carte) il conduit à des erreurs de jugement - moins du fait de l’abstraction en elle-même, que de l’oubli qu’il s’agit d’une abstraction. L’ambition de la sémantique générale de Korzybski était éducatrice, voire thérapeutique. Étant donné le caractère « sémantogène » des maladies mentales il s’agirait d’expliquer aux hommes la source sémantique de leurs croyances et émotions afin de les guérir7. C’est ici qu’Albert Ellis en tire des conséquences pour sa propre pratique clinique :

    À partir du moment où nous avons fait cette découverte, nous avons de plus en plus souvent aidé nos clients à changer consciemment leurs usages sémantiques, modifiant ainsi leur manière de penser, d’éprouver et d’agir. […] Par exemple lorsqu’un client déclare : “Je suis un triste sire pour avoir été aussi incompétent” […] nous l’aidons à remplacer ces énoncés par : “C’est très regrettable d’agir de façon incompétente, mais cela ne fait pas de moi un triste sire” (Ellis)

    Pour l’anecdote, Korzybski a, au même moment, influencé le milieu littéraire américain, dont William Burroughs, ou encore un écrivain nommé George Simon, qui avait pris sous son aile un jeune étudiant en lettres classiques d’Harvard, Tim O’Reilly. Accompagnant Simon à l’Institut Esalen (à Big Sur en Californie), O’Reilly s’initia à la fois au yoga intégral de Sri Aurobindo et à la sémantique générale :

    Korzybski soulignait que les mots que nous utilisons façonnent souvent notre perception. Il essayait d’amener les gens à sortir des mots et à revenir à l’expérience, puis à aller au-delà de l’expérience, juste pour regarder la chose en elle-même. Bien sûr, nous sommes dans les années 70 et [on] étudiait Sri Aurobindo, ce mystique indien, et il y avait de Chardin, tous ces gens qui avaient l’idée de cette conscience spirituelle globale. […] J’ai fini par enseigner à Esalen. […] À 18 ans. [Mais] je ne voulais pas gagner ma vie en devenant ce pseudo-professeur spirituel, alors j’ai fini par changer de cap et me lancer dans l’informatique. L’ironie, c’est que 20 ans plus tard, je me retrouvais à parler du Web 2.0, de la conscience globale, du fait que nous avions construit ce cerveau global médiatisé par la technologie, et j’ai commencé à réaliser : « Oh, il avait raison. Nous ne comprenions tout simplement pas le mécanisme par lequel cela allait se produire. » […] nous sommes en fait en train de construire quelque chose qui est plus grand que nous, et […] il existe cette conscience collective qui est en train de se former. (Tim O Reilly)

    Qui est Tim O’Reilly ? L’un des démons un peu oublié de la Silicon Valley, entrepreneur mais surtout éditeur de guides techniques. C’est lui qui popularisa le principe de l’« open source » au détriment du « logiciel libre » (en neutralisant sa portée politique), c’est lui qui inventa le terme « Web 2.0 » ainsi que le « Government as a Platform ». Son principal talent est d’inventer des expressions (ce qu’il appelle des mèmes) et de les populariser. Il tire cela de Korzybski dont il a visiblement abandonné le projet thérapeutique et éducatif. Il écrivait en l’an 2000 :

    Tout comme le génie génétique nous permet de créer artificiellement des gènes, la fabrication de mèmes nous permet de formuler et d’organiser des idées pour les transmettre de façon plus efficace et produire l’effet souhaité (O’Reilly)

    Le Mouvement du Potentiel Humain

    Albert Ellis nous a conduit, via Korzybski, à Big Sur, à l’institut Esalen. Qu’est-ce qu’il s’est passé à l’époque à l’Institut Esalen ? On le dépeint parfois comme un repère pour la Beat Génération ou un fief du New Age. Mais ce sera un centre décisif pour les expérimentations en matière de psychothérapie - notamment humaniste. En 1965 est réalisé un documentaire que l’on connaît comme le Gloria film, et qui regroupe la dream team psy de la décennie précédente. On y retrouve Albert Ellis, pour l’approche cognitive-rationnelle et, de l’autre côté, Carl Rogers, puis Fritz Perls pour des approches relationnelles et expérientielles. Carl Rogers a été important dans la « construction » d’Esalen, quand le second y a affiné ses pratiques.

    Psychologie humaniste et potentiel humain

    En évoquant plus tôt la psychologie humaniste, on a fait référence à Abraham Maslow - et à sa contribution indirecte au management post-tayloriste. L’autre « père8 » de ce courant est donc Carl Rogers. C’est à lui que l’on doit la thérapie centrée sur la personne, qui influence encore aujourd’hui le rôle et la posture du praticien, notamment en cabinet. Rogers part de la “réalité” psychologique de l’individu. C’est la première de ses 19 propositions (1951) : tous les organismes existent dans un monde d’expérience en perpétuel changement dont ils sont le centre. Il en tire deux conséquences. L’origine des problèmes psychologiques ne réside pas dans des croyances dysfonctionnelles (comme dans les TCC) mais dans l’incongruence entre l’expérience vécue et l’idée de soi (elle-même renforcée par les règles implicites et intégrées sur ce que l’on « doit être »). Le thérapeute ne corrige pas, il aide, dans un climat sécurisant, le « client » à se reconnecter à son expérience et à son estime de soi.

    L’autre conséquence, c’est qu’il est donc possible, voire nécessaire, de « se réaliser », de réaliser son potentiel personnel. Cette dernière idée, c’est Gardner Murphy, un autre ancien président de l’APA (1944) qui la poussera plus loin encore que Rogers avec son livre Human Potentialities (1958). Et elle sera propulsée en 1960 par Aldous Huxley :

    Les neurologues nous ont montré qu’aucun être humain n’a jamais utilisé plus de 10% des neurones de son cerveau. Et, peut-être, si nous entreprenons cette tâche de la bonne manière, nous serons capables de produire des choses extraordinaires en dehors de cette étrange ouvrage qu’est l’homme. (Huxley)

    Naissance d’Esalen

    Un certain Dick Price fut particulièrement impressionné par cette conférence d’Huxley. Price était alors étudiant en psychologie à Standford, ainsi qu’en études des religions sous la direction de Frederic Spiegelberg, un ancien élève d’Heidegger et de Jung, devenu spécialiste de philosophie indienne. Spiegelberg avait présenté à Price l’un de ses anciens étudiants, Michael Murphy, après son retour de l’ashram de Sri Aurobindo. Après un séjour d’un an et demi en hôpital psychiatrique, où il subit des électrochocs, Price décide de s’associer à Murphy pour créer un lieu de retraite où seraient dispensés une variétés d’enseignements philosophiques, de disciplines spirituelles et de techniques thérapeutiques. Murphy rachète la propriété de sa grand-mère à Big Sur, pour y installer l’Institut Esalen :

    centre pour explorer ces tendances dans les sciences comportementales, la religion et la philosophie qui mettent l’accent sur les potentialités et les valeurs de l’existence humaine.

    C’est ainsi que nos deux compères devinrent les pères du Human Potential Movement. À la création d’Esalen (en 1962), Murphy et Price sont aidés principalement par Frederic Spiegelberg, Alan Watts, Aldous Huxley et sa femme Laura9, Gerald Heard et Gregory Bateson. Dès la première année, et le premier séminaire sur « le potentiel humain », Abraham Maslow rejoint le centre pour en devenir une figure centrale. D’autres psychologues feront le voyage dont Stanislas Grof (qui fondera la psychologie transpersonnelle avec Maslow), B.F. Skinner et bien sûr Carl Rogers.

    Stanislav Grof donne une liste assez éclectique « en psychothérapie et exploration de soi » des « techniques spécifiques pour mobiliser l’énergie bloquée » qui ont été expérimentées à Esalen. Il note d’ailleurs qu’« un nombre croissant d’individus dans le Mouvement du Potentiel Humain passent d’une thérapie à l’autre et n’en suivent aucune assez longtemps pour en retirer le moindre bénéfice ». Et d’énumérer : la psychosynthèse, l’analyse bioénergétique, la mandala-thérapie, les « groupes de rencontre », l’Imagerie Affective Guidée, la « thérapie psychédélique », le Rebirthing et la thérapie primale, le Rolfing qui associe des massages, le « jeu de sable », la musicothérapie et bien sûr la Gestalt-therapie, « psychothérapie à la fois psychique et corporelle qui met en avant l’unité de forme et de sens de la personne « ici et maintenant ».

    Perls

    Fritz Perls, à Esalen

    Gestalt-therapie

    En matière de thérapies, c’est la Gestalt-therapie qui a pris le plus de place à Esalen du fait de l’installation sur place de Fritz Perls en 1964 (Perls est le troisième membre de la dream team du Gloria film, avec Ellis et Rogers). Après avoir abandonné la pratique analytique, Perls a élaboré, avec l’écrivain anarchiste et futur « philosophe de la Nouvelle Gauche » Paul Goodman, la Gestalt-therapie (1951). On a vu avec les TCC que les psychothérapies naissent souvent de manière empirique avant de s’adosser à un socle pseudo-scientifique. La Gestalt-thérapie se réclame (comme son nom l’indique) de la Gestaltpsychologie, mais aussi de la psychanalyse (de Reich), de la phénoménologie d’Edmund Husserl et du pragmatisme de John Dewey. Perls va tirer de ces deux dernières influences, l’idée de « champ organisme environnement10 » : « l’expérience se situe à la frontière entre l’organisme et l’environnement. » Cette frontière est soumise à un ajustement créateur, où l’expérience se forme et se transforme selon la qualité du contact - c’est cette qualité du contact qui doit être l’objet de la thérapie :

    Perls remarque que l’individu ne peut se concevoir en dehors de son environnement, pas plus que le poisson en dehors de l’océan […] L’attention se portera donc sur les phénomènes advenant à la frontière-contact entre l’individu et son environnement et sur les perturbations du contact […] Le thérapeute et le patient […] sont deux partenaires actifs et impliqués qui mobilisent leur awareness […] pour exploiter au maximum l’expérience en cours dans l’ici et maintenant de la séance (Ginger, préface à Perls)

    Inspiré lui-aussi par Korzybski, Perls se méfie du langage et de sa difficulté à rendre compte de l’expérience :

    Même si le contenu (ce qui est dit) est important, c’est davantage la structure, la syntaxe, le style qui révèlent le caractère et les motivations sous-jacentes. […] La thérapie consiste à analyser la structure interne de l’expérience actuelle […] pas tellement ce qui est expérimenté […] mais plutôt “comment” […] ce qui se dit est dit. […] [Les] pourquoi ne produisent que des réponses toutes prêtes, engendrent des réactions sur la défensive, des rationalisations, des excuses […] Ce n’est pas le cas avec le “comment”. Ces questions s’adressent à la structure d’un événement et une fois que celle-ci est claire, elles permettent de trouver la réponse à tous les ”pourquoi”. (Perls)

    La pratique thérapeutique découle de cet attachement au « comment », puisqu’il s’agit de remplacer l’analyse (du passé) par une expérimentation active (ici et maintenant). Perls a fait une démonstration de sa méthode lors d’une interview, qui illustre bien l’ensemble de ses idées (l’individu indissociable de son environnement ; le primat du « contact » entre moi et le monde ; le rôle actif du thérapeute). Il place l’intervieweuse, sans qu’elle n’ait exprimé de motif de consultation (qui n’est pas central pour lui), dans une situation imaginaire (l’environnement). Elle est dans un avion, lui-même pris dans une tempête, ce qui l’amène à exprimer des sentiments de peur et de dépendance (le contact). Perls lui demande de prendre les commandes de l’avion, ce qui l’amène à adopter une autre posture et à prendre le contrôle de la situation (une autre manière d’être en contact). Il s’agit ici de faire émerger une tension interne, et d’ainsi donner accès à une part de soi insoupçonnée, un accès en l’occurence à la reconnaissance de sa propre puissance.

    Magie et PNL

    L’extrait cité plus haut sur le « pourquoi » et le « comment » provient d’un ouvrage posthume de Perls (qui meurt en 1970). Cet ouvrage devait être accompagné d’un film pédagogique de démonstrations brèves. Le film fut réalisé par Richard Bandler, un étudiant en psychologie à l’université de Santa Cruz, qui s’est aussi intéressé à la sémantique générale de Korzybski, à l’hypnose de Milton Erickson et à la thérapie familiale de Virginia Satir du Mental Research Institute de Palo Alto (dont on va parler bientôt). En 1975, avec son camarade John Grinder il publie La Structure de la Magie : il s’agit en fait de l’ouvrage de naissance de la PNL (Programmation Neuro-Linguistique). Dans une approche pragmatique il va conserver ce qui, selon lui, fonctionne dans la Gestalt-therapie, tout en se débarrassant de sa part expérientielle.

    La PNL est connue notamment pour traiter les phobies (comme sa petite soeur l’EMDR11 est censée être efficace pour les traumatismes). Si on prend par exemple le cas d’une phobie des ascenseurs : la PNL ne s’intéressera ni à la nature des ascenseurs, ni à celle des gens, ni aux réseaux neurologiques qui sous-tendent ces réactions de peur ; elle cherchera comment un sujet se représente un ascenseur de telle manière que celui-ci produise de la peur. Quelle est la différence au sein des représentations mentales entre les sujets qui sont indifférents à l’ascenseur et l’utilisent sans stress, et les autres ? Enfin comment changer ces représentations pour changer les affects (ou la performance) ? Pour la Gestalt-therapie le changement vient de la présence et du contact, quand pour la PNL elle vient de la manipulation structurée des représentations. La question n’est plus « comment tu entres en contact », mais comment « changer ta représentation ». On retrouve une ambition proche de celle des TCC, même s’il s’agit dans ce cas d’opérer une restructuration logique, quand elle se veut directement sensorielle dans le cas de la PNL.

    Ce qui est intéressant dans l’histoire de la PNL c’est comment l’analogie du cerveau avec un système de traitement de l’information, a pu servir à réduire des approches comme celles vécues à Esalen. Ce qui apparaît (on y vient) c’est que les approches « expérientielles » vont servir à affiner cette réduction de l’esprit à un « système ».

    Gregory Bateson

    Gregory Bateson, au calme

    L’esprit comme système parmi des systèmes : Bateson et Palo Alto

    “The unit of survival is organism plus environment.” Pour Gregory Bateson aussi l’esprit est relationnel. Relationnel et distribué : il émerge de circuits d’interaction. Avec quelques compères il va donner naissance à une thérapie qu’on dira « systémique », et à partir de là à une pensée « écologique » de l’esprit (où tout système est compris comme inclus dans des systèmes plus larges). Ainsi il effectue le lien entre approches cognitives et expérientielles ; il permet leur articulation, en déplaçant l’attention du contenu mental vers les relations, les différences et les processus d’interaction.

    Schizophrénie et système auto-gouvernable

    Bateson publie en 1951 l’article « Communication: The Social Matrix of Psychiatry », dans lequel il développe l’idée que la psychiatrie doive s’adosser à une théorie de la communication (en l’occurence les Types logiques de Russel). Partant de là, avec les membres du « Projet Bateson » (Don Jackson, Jay Haley, John Weakland) du Veterans Administration Hospital à Palo Alto (projet financé par la Rockfeller), et après avoir obtenu un financement de la fondation Macy pour étudier la communication dans les familles de patients schizophrènes, il va tracer « les grandes lignes d’une théorie communicationnelle de l’origine et de la nature de la schizophrénie ». En 1956, « Toward a Theory of Schizophrenia » pose les bases de la théorie du double bind.

    Qu’est-ce que le double bind ? Considérons deux types de communications à des niveaux logiques différents, par exemple verbal et non verbal (plus tard Bateson écrira : « le langage est numérique, tandis que la kinésie ou les signaux paralinguistiques sont analogiques »). Le double-bind est causé par « une injonction négative primaire » (« Ne fais pas ceci ou je te punirai ») couplé à une « injonction secondaire », qui vient contredire la première « à un niveau plus abstrait, [transmis] par des moyens non verbaux » (des moyens non verbaux qui « diraient » ici : « Ne considère pas cela comme une punition »). Le sujet est piégé par cette double-communication contradictoire : s’il répond au contenu verbal, il nie le message relationnel ; s’il répond au non-verbal, il contredit le verbal. « Quoi que fasse un individu pris dans cette situation, il ne peut pas être gagnant. Nous avançons l’hypothèse qu’un individu prisonnier de la double contrainte peut développer des symptômes de schizophrénie ». Ici Bateson se détache de la pensée classique de la schizophrénie, pour laquelle le trouble a des causes internes. Il tente une hypothèse issue de la cybernétique (la science de la communication chez les humains et les machines) alors naissante. Les comportements sont le produit de circuits d’interaction - dysfonctionnels dans le cas des troubles. Dans le cas présent le circuit est auto-entretenu, mais cela cause paradoxalement une désorganisation :

    Dépourvu de ces capacités, l’être humain est semblable à un système autogouvernable qui aurait perdu son régulateur et tournoierait en spirale, en des distorsions sans fin, mais toujours systématiques. (Bateson)

    Une écologie de l’esprit

    Pour comprendre l’usage des notions cybernétiques (système, boucle de rétroaction et information) chez Bateson, on peut se référer à une intervention tardive, qui éclaire sa conception de l’esprit (et l’influence qu’elle aura). Celle-ci provient d’un séminaire en hommage à Korzybski - encore lui : l’inventeur de la sémantique générale qui a tant influencé Albert Ellis. Dérivant de l’énoncé de Korzybski sur la carte et le territoire, Bateson définit l’information (ou plutôt l’unité élémentaire d’information) comme « différence qui crée une différence ». Prenons le cas d’un homme coupant un arbre. Pour expliquer ce comportement, il faut noter les différences entre chaque coup de hache : dans la partie entamée de l’arbre, dans la rétine, dans le système nerveux central, dans le comportement des muscles, et donc dans la trajectoire. Et l’on parcourra ainsi un « circuit entier », « c’est là le principe même de la pensée cybernétique. » Et c’est ce processus circulaire, « processus d’essai-et-erreur » qui caractérise un système mental. Un système qui, comme on l’aura compris, ne se limite pas à la boîte crânienne.

    Qu’est-ce que j’entends par « mon » esprit ? […] Nous savons qu’il existe des quantités de voies de messages qui sont extérieures à la peau ; ces voies, ainsi que les messages dont elles sont porteuses, doivent être considérées comme faisant partie du système mental, chaque fois qu’elles sont pertinentes. […] Qu’en est-il de « moi » ? Supposons que je sois aveugle et que j’utilise une canne. J’avance doucement en tapant du bout de ma canne. Où est-ce que je commence ? Mon système mental est-il limité par la poignée de ma canne ? Est-il limité par ma peau ? Commence-t-il à mi-chemin de ma canne ? Ou bien à son extrémité ? Toutes ces questions sont aussi absurdes les unes que les autres, car la canne est une voie le long de laquelle sont transmises des transformations élémentaires de différences. Pour définir un système, il faut en tracer la ligne frontière en respectant l’intégrité de chacune de ses voies : si vous les coupez, vous ne comprendrez plus rien au système : lorsque vous essayez, par exemple, d’expliquer un élément donné de comportement comme la locomotion de l’aveugle, il vous faut alors considérer la rue, la canne, l’homme ; la rue, la canne, l’homme, et ainsi de suite, encore et encore. Mais, lorsque l’aveugle se met à table, sa canne et ses messages ne sont plus significatifs – si c’est sa façon de manger que vous voulez comprendre. (Bateson)

    L’esprit est un système cybernétique, dont les limites sont mouvantes (elles dépendent de ce que l’on veut observer), système lui-même pris dans un système de systèmes :

    L’esprit est un système cybernétique, composé lui-même de sous-systèmes et compris lui-même dans un système plus vaste - l’écosystème. L’image de l’esprit que nous obtenons ainsi est celle d’un système cybernétique […] Et nous savons également qu’à l’intérieur de l’Esprit, au sens le plus large, existe une hiérarchie de sous-systèmes, dont chacun peut être considéré comme un esprit individuel. (Bateson)

    Thérapies brèves

    Étant entendu que la psychiatrie est affaire de communication et de boucles de rétroactions, encore faut-il en déduire une pratique thérapeutique. En 1959, Don D. Jackson fonde le Mental Research Institute (MRI) à Palo Alto. Il est rejoint pour cela par Paul Watzlawick et John Weakland qui publieront (en 74) Principles of Problem Formation and Problem Resolution : on ne cherche plus la cause de la schizophrénie mais la manière dont les problèmes se maintiennent dans les interactions, et notamment dans les solutions impliquées qui maintiennent le problème en place. L’idée, c’est que les troubles psychologiques sont le produit de boucles relationnelles auto-entretenues (souvent par de fausses solutions). Le rôle de la thérapie sera d’introduire une perturbation stratégique (souvent paradoxale) pour rompre le cercle vicieux interactionnel. Reprenons l’exemple de « J’ai peur de me tromper ». La thérapie brève s’intéresserait aux tentatives de solution - j’évite de parler, ou je prépare excessivement toute prise de parole, ou je surveille chaque réaction de l’auditoire - ce sont elles qui maintiennent dans le problème. Il y a différentes manières de rompre le cercle vicieux mais ce peut être par une prescription paradoxale : « Lors de votre prochaine prise de parole, essayez volontairement de faire une petite erreur. »

    Les « thérapies brèves » divergent, pratiquement, des TCC. Elles partagent cependant une base commune minimale : le psychique est un système régulé modifiable. Mais pour les unes, le système est dans le sujet, quand pour les autres il est dans la relation.

    Alan Watts

    Alan Watts, à la postérité

    Hypnose et zen

    Dans son article fondateur sur la schizophrénie, Bateson cite longuement un exemple d’usage maîtrisé du double bind par Milton Erickson. Le célèbre hypnotiste réussit à faire arrêter un jeune homme de fumer, par la seule action de messages contradictoires. « L’issue elle-même est semblable [à la situation du schizophrène]: amnésie pour la séquence de double contrainte, et renversement de la proposition « Il ne m’en a pas donné [de cigarette]» en « Je n’en veux pas ». » (Bateson). Ainsi les membres du Projet Bateson essayaient de valider leurs conceptions cybernétiques au contact de pratiques moins évidemment rationnelles. Outre l’hypnose (Jay Haley et John Weakland visiteront régulièrement Erickson à Phoenix) ils se montrent intéressés par la pratique du zen. Bateson avait relevé une similitude formelle entre le double bind et les instructions contradictoires données à un disciple par un maître zen : les koan zen.

    Il peut, par exemple, tenir un bâton au-dessus de la tête de son élève, en lui disant, brutalement : « Si vous dites que ce bâton existe, je vous frappe avec. Si vous dites qu’il n’existe pas, je vous frappe avec. Si vous ne dites rien, je vous frappe avec. » Nous avons le sentiment que le schizophrène se trouve en permanence dans une situation similaire à celle de l’élève, à ceci près qu’il en sort plus souvent désorienté qu’illuminé. (Bateson)

    Les participants au Projet Bateson rencontreront Daisetz Teitaro Suzuki12 ainsi qu’Allan Watts. Deux des principaux responsables du Projet Bateson, Haley et Weakland, ont suivi un cours de Watts sur « les parallèles entre la philosophie orientale et la psychiatrie occidentale ».

    Je pense que l’intérêt porté au zen nous offrait une alternative aux idées sur le changement proposées en psychiatrie dans les années 1950 (Haley).

    En 1957, Alan Watts publiait son bestseller The Way of Zen, dans lequel il éclairait le bouddhisme zen par … la cybernétique - il utilise ainsi le fonctionnement du thermostat pour expliquer le saṃsāra. Il note aussi que la philosophie bouddhiste « devrait présenter un intérêt particulier pour les étudiants en théorie de la communication, en cybernétique, en philosophie logique et dans des domaines similaires ». Dans le même ouvrage Watts convoque les idées de la Sémantique Générale d’Alfred Korzybski. On se souvient de l’anecdote de Tim O’Reilly, qui avait été initié à Korzybski en se rendant à Esalen Institute. Allan Watts est lui aussi l’un des célèbres conférenciers d’Esalen. Le centre est, dans les années 60, au carrefour des nouvelles psychothérapies, il est donc une source d’inspiration sans fin pour l’approche systémique de Bateson. Lorsque ce dernier doit être opéré d’un cancer du poumon en 1978, il part finalement vivre à Big Sur. Il mourra deux ans plus tard à la maison d’hôtes du Centre Zen de San Francisco. Sa fille, Nora Bateson, continue aujourd’hui d’animer des workshops à Esalen.

    L’externalisation de l’esprit, et son écologie.

    On a vu que la grande divergence, dans la pratique « psychologique » de ces années-là, c’est au fond la question de l’expérience et de son objectivation. Peut-elle être, sans altération, décrite selon des règles, puis corrigée ? On a certes l’effervescence d’Esalen, et dans le même temps des opérations de réduction. On l’a vu avec l’exemple de la PNL. Mais c’est déjà un mouvement (cette réduction, cette mise en système) qui était déjà à l’oeuvre avec l’école de Palo Alto. Ce rôle de passerelle (frayant le lundi avec ceux qui inventeront l’informatique et l’intelligence artificielle ; méditant le mardi avec la Beat Generation) rend généralement les idées de Bateson assez séduisantes. Ce n’est donc pas sans hasard qu’elles auront une influence non négligeable sur les psychothérapies militantes regroupées dans ce qu’on appelle l’écopsychologie. Cette fois ce n’est pas la pensée systémique qui vient renifler le derrière des thérapies existentielles, mais c’est la pensée en terme de systèmes qui va constituer un cadre pour cette pensée de l’âme se voulant « écologique ».

    Qu’est-ce que l’écopsychologie ? C’est Theodore Roszak qui a popularisé l’expression. Roszak semble avoir un don pour ça : le terme de « contre-culture » c’était déjà lui (en 1968). En 1985 il publie De Satori à la Silicon Valley. Comme son nom l’indique, l’ouvrage critique (et il est le premier à le faire) le lien entre le mouvement écologiste, avec ses influences orientales, et l’utopie informatique naissante. Il note d’un côté que :

    Si la jeunesse désenchantée des années soixante avait une étoile polaire pour la guider […] c’était celle des saints taoïstes vagabonds et des maîtres zen délabrés, premiers philosophes anarchistes de la civilisation, sages fous qui enseignaient l’art de vivre en harmonie avec la Terre. […] L’une des premières et des plus fortes déclarations de cet idéal se trouve dans le manifeste concis de Gary Snyder13 , « L’anarchisme bouddhiste »

    Et de l’autre :

    « Une vie meilleure grâce à la chimie », tel était le slogan de DuPont. Et des milliers d’adeptes du LSD étaient prêts à y adhérer. Ils avaient entendu la musique, vu les lumières colorées, goûté aux substances. Rien n’a autant contribué à orienter la contre-culture vers une technophilie naïve que ce trio de plaisirs séduisants. (Roszak)

    Toujours est-il que c’est lui en 1992 qui dirige la parution de The Voice of the Earth : An Exploration of Ecopsychology, qui deviendra le manifeste de l’écopsychologie. Dans son introduction il écrit : « La pollution toxique, l’épuisement des ressources, l’extinction des espèces, tout cela nous parle, si seulement nous voulons bien l’écouter, de notre moi profond ». Dans une réédition de 2001, James Hillman (chef de file des psychanalystes américains jungiens) affirme dans la préface que « le Soi le plus profondément collectif et inconscient est le monde naturel dans sa matérialité ». Il s’agit de remettre en cause « la séparation entre le moi et le monde naturel », à un point tel que « nous pouvons la placer à la frontière de la peau ou l’emporter aussi loin qu’il vous plaira, jusqu’aux abysses des océans et au firmament des étoiles. » Il en découle que :

    Dévaster ma pelouse avec des herbicides peut sans doute être considéré comme aussi répressif que le refoulement de mes souvenirs d’enfance. (Hillman)

    Il s’agit donc à la fois d’en finir avec l’idée d’un esprit situé dans le « for de personnes humaines définies par leur peau physique et leur conduite immédiate » et de voir dans cette conception frelatée du « moi », l’une des causes des troubles présents (troubles non seulement intimes mais écologiques). Cela semble évidemment en rupture avec les théories et pratiques psychologiques « classiques », celles issues de toute l’histoire que l’on vient de raconter. Et pourtant… L’écopsychologie est, elle-aussi, un pur produit à la fois de la cybernétique, de Palo Alto et du Potentiel Humain.

    Theodore Roszak a « emprunté » la notion à Robert Greenway, qui parlait dès 1963, de « psychoécologie ». Il est alors doctorant, non pas sur la côte Ouest, mais à Boston, où il est rédacteur pour Abraham Maslow (père de la psychologie humaniste, cité plus haut). Son récit vaut le détour puisqu’il tisse des fils entre les différentes « traditions » que l’on a évoqué :

    On sentait clairement qu’un changement fondamental était en cours. Nous étions invités à Harvard tous les vendredis pour écouter le charismatique conférencier Timothy Leary. […] B.F. Skinner assistait à nos séminaires, tout comme Erik Erikson, Rollo May, Carl Rogers et bien d’autres personnalités marquantes. Maslow nous emmena à sa première rencontre avec Aldous Huxley, et nous fûmes ainsi plongés dans les discours sur « l’actualisation de soi ».[…] C’est ainsi que l’« écopsychologie » a perduré : […] nous avons étudié les boucles de rétroaction et les avons trouvées omniprésentes dans la nature, et partout entre les humains et les processus naturels. […] C’est à cette époque que le phénomène de la « relation » s’est imposé comme le cœur même de l’écopsychologie – nous le définissions comme « les relations entre ce qui semble séparé ». […] Nous avons trouvé les ouvrages d’Alan Watts, de Paul Sheperd (Nature and Madness) et de Gregory Bateson (Steps to an Ecology of the Mind, puis Mind and Nature) utiles pour définir les enjeux et les contours du champ de réflexion que nous construisions au fur et à mesure. […] Le mouvement écologiste, et de nombreuses autres tentatives de reconnexion (pertinentes ou non), ont commencé à apparaître comme une vaste « révolte contre le dualisme » au XXe siècle. Nous avons alors réalisé que, malgré l’intérêt que lui portent de nombreuses psychologies, aucune psychologie du dualisme pleinement développée ne pouvait exprimer l’immense isolement que semblait ressentir la plupart des êtres humains à la fin du XXe siècle. […] L’afflux d’idées bouddhistes – notamment les pratiques méditatives – semblait fournir des techniques pour se reconnecter à soi-même, au-delà de la conscience égocentrique guidée par les besoins. […] C’est dans ce contexte d’échanges d’idées et d’enseignement continu de la « psychoécologie » que j’ai rencontré […] un groupe à Berkeley […] C’était en 1989, et en 1990, j’ai décidé de retourner dans mon pays natal […] À peu près à la même époque, Thedore Roszak a rejoint le groupe de Berkeley et s’est intéressé à l’« écopsychologie ».

    On aura reconnu dans ce récit les noms de Maslow, Rogers, Watts, et bien sûr Bateson… Parce qu’en fait tout était déjà dans Bateson, et notamment dans son intervention « Forme, substance et différence », déjà citée ici. On avait vu que chez Bateson l’esprit, système cybernétique (organisme-environnement), est pris dans un système plus large (écosystème) :

    L’épistémologie cybernétique que je vous propose suggère une nouvelle approche. L’esprit individuel est immanent, mais pas seulement dans le corps. Il est immanent également, dans les voies et les messages extérieurs au corps ; et il existe également un Esprit plus vaste, dont l’esprit individuel n’est qu’un sous-système. Cet Esprit plus vaste est comparable à Dieu [mais] immanent à l’ensemble interconnecté formé par le système social et l’écologie planétaire. La psychologie freudienne a étendu le concept d’esprit vers le dedans […] Ce que je dis, moi, étend l’esprit vers le dehors. […] Une certaine humilité devient alors de rigueur, tempérée par la dignité ou la joie de faire partie de Quelque chose de plus vaste. D’être, si vous voulez, partie de Dieu. (Bateson)

    Cette référence à Dieu n’est pas anodine. Ce que veut dire Bateson c’est que la séparation avec Dieu, donc avec la Nature, a permis l’exploitation de cette dernière. Or « l’organisme qui détruit son environnement se détruit lui-même » (Bateson). C’est pourquoi il faut remplacer l’unité de survie darwinienne par une « unité de survie » qui soit une « entité souple : organisme dans son environnement ». La vraie tâche écologique c’est, d’abord, celle de repenser le « moi ».

    Si nous continuons d’agir en fonction de prémisses qui étaient en vogue à l’époque précybernétique […] il nous reste peut-être une vingtaine ou une trentaine d’années devant nous, avant que la reductio ad absurdum logique de nos anciennes positions ne nous détruise. […] Aujourd’hui, notre tâche la plus urgente est peut-être d’apprendre à penser autrement. Et je ne vous cacherai pas que, moi-même, je ne sais pas comment faire pour penser autrement. […] Mon « moi » demeure encore, à mes yeux, un objet extrêmement concret, différent du reste de ce que j’ai appelé l’« esprit ». Arriver à adopter concrètement cette autre façon de penser, et à s’en faire une habitude au point qu’elle devienne consubstantielle à mes gestes quotidiens – boire un verre d’eau où abattre un arbre – n’est pas chose facile. […] Sous LSD, j’ai éprouvé, comme beaucoup d’autres, la disparition de la division entre le « soi » et la musique que j’écoutais. Le récepteur et la chose reçue se confondaient étrangement en une entité unique. […] On raconte que J.-S. Bach aurait répondu à quelqu’un qui lui demandait comment il arrivait à jouer si divinement : « Je ne fais que jouer les notes dans l’ordre, telles qu’elles ont été écrites. C’est Dieu qui fait la musique. » Mais peu nombreux sont ceux d’entre nous qui peuvent prétendre à cette exactitude épistémologique, qui était le fait d’un Bach, ou d’un William Blake, qui savait, lui, que l’Imagination poétique est la seule réalité. De tout temps, les poètes ont su ces choses, mais nous autres, nous nous sommes égarés dans toutes sortes de fausses réifications du «soi», et de séparations entre le « soi » et l’« expérience ». (Bateson, 1970)

    Bateson pose la véritable question écologique (« aujourd’hui, notre tâche la plus urgente est peut-être d’apprendre à penser autrement ») et avoue dans le même temps son impuissance (« je ne sais pas comment faire pour penser autrement »). Il ne sait pas trouver comment toucher de près la fin du « moi » dans la quotidienneté. A l’inverse d’un Ralph Waldo Emerson qui, tout transcendantaliste qu’il était, pouvait écrire :

    “Blessed be nothing” and “the worse things are, the better they are” are proverbs which express the transcendentalism of common life.

    Alors que fait Bateson ? Il ne lui reste, comme point d’appui, que le génie artistique (Bach) et la drogue (le LSD).

    Il faut reprendre la question là où Bateson l’a abandonné. On a une chance : c’est que nous voilà aujourd’hui par-delà l’utopie informatique. Roszak, dès les années 80, voyait qu’« une vie meilleure grâce à la chimie » (le LSD de Bateson) allait paver le chemin à la promesse transcendantale et technophile du réseau. Mais nous voilà maintenant à l’époque de Palantir et de TikTok. Il devient difficile de croire à la fin de l’identité et du narcissisme par l’écosystème technique. Il est plus intéressant de constater que la pensée de l’être du même Roszak est irriguée par les mêmes présupposés que le paradigme informatique qu’il critique : Bateson et la cybernétique.

    Notes

    1. Seligman fut nommé président de l’American Psychological Association en 1998. Pendant son mandat, après 2001, l’APA travailla avec la CIA sur « la manière dont les universitaires pourraient lutter contre la violence djihadiste » - d’aucuns évoquent des programmes de torture. Cela donne un autre sens à « psychologie positive »… ⤴️

    2. On la doit à Adolf Meyer, ancien président de l’APA, qui mourut peu avant l’édition du premier DSM. Le manuel porte les traces de son concept de « réaction ». Les concepts de Meyer, par l’intermédiaire de l’étonnant Harry Sullivan, influenceront à la fois Don Jackson et l’école de Palo Alto, et Jean Oury et la psychothérapie institutionnelle « C’est de là que s’origine la notion de « réaction schizophrénique/ schizophrénie réactionnelle » sur laquelle Jean Oury allait revenir à plusieurs reprises. » (Pierre Delion). Sullivan (l’élève de Meyer) pouvait écrire « avant l’heure » : « ma façon à moi de recueillir des données sur la personnalité consiste à vivre avec des individus schizophrènes ». ⤴️

    3. En 1964, le documentaire Trois approches de la psychothérapie (appelé aussi le Gloria film) regroupait la dream team psychologique de la décennie écoulée et il s’agissait de : Albert Ellis (TCC), Fritz Perls (Gestalt-therapie), Carl Rogers (psy humaniste). Si on ajoute les thérapies brèves et systémiques de l’école de Palo Alto (1959), on retrouve l’ensemble des courants cités ici. ⤴️

    4. En 2025, Le Figaro Madame consacre un article au « phénomène EMDR » après avoir déjà évoqué l’année précédente « cette étonnante thérapie par mouvements oculaires ». En 2023, « une « gestalt-thérapeute américaine » devait nous donner « une technique simple pour reconnaître et éviter une personne toxique en une heure ». Enfin quand le magazine s’intéresse aux « mentalistes, ces hypersensibles qui lisent dans vos pensées », c’est pour nous expliquer qu’ils font surtout usage de « la Programmation Neuro Linguistique […] discipline […] basée sur la Gestalt-thérapie […] et l’hypnose ericksonnienne ». ⤴️

    5. Cf. par exemple son article tardif : « Un modèle de traitement de l’information de l’anxiété : processus automatiques et stratégiques ». ⤴️

    6. Il part du renouvellement de la physique (quantique, et la relativité) et de ses conséquences épistémologiques. Ces découvertes prouvent que nos concepts classiques étaient trop restreints pour décrire le réel - et que les prendre pour la réalité conduit à des erreurs graves. Il doit en être de même pour le langage qui les soutient. Il faut donc étendre le cadre de la sémantique classique. Proposer une sémantique générale comme il y a une relativité générale. ⤴️

    7. Il souhaitait introduire artificiellement ce qu’il appelait un « délai neurologique », qui nous permettrait de prendre conscience de nos réactions aux stimuli verbaux et non verbaux, de comprendre quels pans de la réalité ont été omis, et de réagir en conséquence (cf. Morozov). ⤴️

    8. On pourrait ajouter Jacob Moreno, inventeur de la psychothérapie de groupe et du psychodrame humaniste, un précurseur de la dynamique des groupes (avec Kurt Lewin). ⤴️

    9. « Aldous Huxley and his wife Laura gave me LSD for the first time in Mexico when we started Esalen. They had the pills from Sandoz. » (Michael Murphy). Ce n’est pas uniquement anecdotique. Huxley connaît le LSD dès 1955, via Alfred Hubbard. Hubbard fut le principal promoteur du LSD dans les années 50, et il fut employé pour cela par la CIA. C’est notamment lui qui fournissait, via Sandoz, des stocks à Timothy Leary qui l’expérimentait à Harvard. Leary passa évidemment du temps à Esalen, en compagnie d’Allen Ginsberg. Autre figure du mouvement psychédélique, Ken Kesey est aussi passés par Esalen, quoique ce fut moins marquant. Dès 1959, étudiant à Stanford, il servait de cobaye rémunéré pour ingérer de la psilocybine dans un projet « universitaire », certainement mené par la CIA. ⤴️

    10. Cette idée d’une unité fonctionnelle organisme-environnement est tirée de Dewey : « Nous devons insister encore une fois sur le fait que l’objet qui fait peur et l’émotion de peur sont deux noms pour la même expérience. » ⤴️

    11. Francine Shapiro travaillait [dans nos bureaux] à Santa Cruz dans les années 80. Elle m’a abordé un jour et m’a dit qu’une de ses amies de New York avait été violée et qu’elle voulait l’aider à surmonter ce traumatisme […] J’ai dit à Francine de la mettre dans un état de ressources (ancré) et de lui faire bouger systématiquement les yeux à travers les différentes positions d’accès typiques des principaux systèmes de représentation (à l’exception de l’accès kinesthésique). (Grinder) ⤴️

    12. Celui qui a introduit le bouddhisme zen en occident, notamment auprès d’Heidegger, son ouvrage fut traduit en Français par René Daumal. ⤴️

    13. Il y aurait beaucoup à écrire sur le rôle de Gary Snyder, le membre de la beat generation, ami de Jack Kerouac, de Kenneth Rexroth et surtout d’Allen Ginsberg. Il sera avec Alan Watts (qui fut son professeur) l’un des grands promoteurs de la pratique du zen. A partir de 72 et de sa rencontre avec Naess il deviendra un partisan de l’écologie profonde. ⤴️

  • Bonnot

    Psy, part2. Le cerveau machine et la chair du monde

    Cybernétique, cognitivisme, connexionnisme. Phénoménologie

    L’événement qui va venir assoir la conception de l’esprit comme un système, et plus particulièrement comme système de traitement de l’information, c’est l’émergence - dans le champ côté de la psychologie expérimentale - du cognitivisme en 1956 lors du Deuxième symposium sur la théorie de l’information au MIT1 . C’est lui qui ouvrira d’ailleurs la porte à l’intelligence artificielle. Pour comprendre cet événement, et comment « autour » de lui on va opérer cette réduction de l’esprit, il faut prendre un peu de recul et repartir de ce qu’on appelle les conférences Macy, qui débutent quant à elles (officiellement) dix ans plus tôt.

    Les conférences Macy sont une série de rencontres pluridisciplinaires qui se tiennent à New York, à l’initiative du neurologue Warren McCulloch, de 1946 à 1953. On distingue généralement deux groupes de participants à ces conférences : ceux qui contribueront à ce qui deviendra la cybernétique (autour de McCulloch et Norbert Wiener), mais aussi des anthropologues et psychanalystes (autour de Margaret Mead et Gregory Bateson). Les conférences sont passées à la postérité pour leur contribution au développement de la cybernétique2, à la naissance de la théorie de l’information, et donc finalement à celle de l’informatique. Il est bon cependant de se souvenir que leur ambition initiale était d’élaborer une « théorie générale de l’esprit ».

    Elles eurent d’ailleurs quelques débouchés psychopathologiques. Margaret Mead participa ainsi dès 1948 à la création de la Fédération Mondiale pour la Santé mentale (WFMH), dont le but était « de promouvoir parmi tous les peuples et les nations le plus haut niveau possible de santé mentale »3. Gregory Bateson, sceptique vis-à-vis de ce projet, oeuvra quant à lui à appliquer les modèles cybernétiques à la psychiatrie. Il donna naissance au Mental Research Institute (MRI) de Palo Alto, berceau des thérapies brèves, thérapies familiales, thérapies systémiques. Norbert Wiener - l’inventeur du terme « cybernétique » - notait de son côté, en 1948, que « la prise de conscience que le cerveau et la machine à calculer ont beaucoup en commun peut suggérer des approches nouvelles et valables en psychopathologie et même en psychiatrie. » (Wiener). L’ambition de McCulloch - l’initiateur des conférences - était aussi de combattre la folie :

    [Il] considérait la science des signaux et des messages [la cybernétique] comme le pont entre « la psychologie et la physiologie dans la compréhension des maladies dites « mentales ». […] » La théorie ultime de la folie, sa cause, sa caractérisation et son traitement, serait alors formulée en termes de réseaux nerveux constituant des automates et en termes de communication vers, depuis et au sein de ces réseaux. (Heims)

    Les formes de l’esprit

    L’élaboration de la cybernétique devait donc passer par un affrontement avec les sciences de l’esprit. La théorie psychologique qui allait concentrer ses attaques, c’était ce qu’on appelle la Gestalttheorie - la « psychologie de la forme ». Si cet « affrontement » est généralement oublié, cela s’explique sûrement par le fait que la Gestalt est autant tombée dans l’oubli qu’elle était alors incontournable. Incontournable en Allemagne - ses fondateurs, Max Wertheimer, Wolfgang Köhler, Kurt Koffka formant « l’école de Berlin » - et largement connue en France, commentée notamment par Sartre et Merleau-Ponty.

    L’originalité de l’Ecole de Berlin c’est qu’elle s’oppose à une conception dite « additive » de l’esprit (le cerveau donnant sens à une somme de stimuli). Elle pense au contraire qu’il s’organise via des « formes ». Le plus simple pour comprendre cette idée est de partir de la question de la perception.

    Prenons une illusion visuelle connue : les vases de Rubin. En fixant mon attention à l’extérieur ou à l’intérieur du vase, je vois alternativement des visages ou un vase - jamais les deux.

    Image des vases de Rubin

    Ou alors une autre, le motif de Kanizsa (certes postérieur à la Gestalt) : trois Pac-Man, orientés d’une certaine manière font apparaître un triangle. Son contour est « perçu », tout en étant complètement invisible ; il disparaît d’ailleurs quand on isole les angles.

    Image du motif de Kanisza De ce type d’expérience (et de nombreuses autres - on simplifie), la Gestalt déduit plusieurs choses : que le système perceptif tend à produire l’organisation la plus simple possible (c’est la loi de Prägnanz) ; que le tout (la forme) est « plus que la somme des parties » ; et que ce « tout » organisé (qui voit émerger une figure sur un fond) n’est pas le résultat d’une addition de stimuli, mais qu’il précède la perception des détails. J’entends une mélodie avant chacune des notes qui la compose. Je vois un visage, ou je me le remémore, avant ses traits.

    Ce sont les peintres - certains peintres - qui nous ont appris, selon le mot de Cézanne, à regarder les visages comme des pierres. La signification humaine est donnée avant les prétendus signes sensibles. (Merleau-Ponty)

    Evidemment l’expérience humaine ne se réduit pas à regarder des illusions visuelles. La perception s’effectue dans un contexte, dont la Gestalt rend compte avec son concept de « champ »4. Elle montrera par exemple que la vision « nette » des choses ne peut se déduire géométriquement, comme une simple projection sur la rétine, mais qu’elle est le résultat d’un champ perceptif qui, à la manière d’un champ de forces, est en perpétuelle équilibration.

    Prenons pour résumer, un exemple que mobilise Sartre, dans l’Être et le Néant, et qui reprend une partie de ces concepts de manière imagée : je rentre dans une pièce remplie d’une foule dans laquelle je cherche Pierre. Que se passe-t-il ? Le béhaviorisme ne pourrait répondre à cette question qu’en découpant l’action en ensemble de sous-actions. La Gestalt (ou ici Sartre) répond tout autrement :

    Il est certain que le café, par soi-même, avec ses consommateurs, ses tables, ses banquettes, ses glaces, sa lumière, son atmosphère enfumée, et les bruits de voix, de soucoupes heurtées, de pas qui le remplissent, est un plein d’être. Et toutes les intuitions de détail que je puis avoir sont remplies par ces odeurs, ces sons, ces couleurs… Mais il faut observer que, dans la perception, il y a toujours constitution d’une forme sur un fond. […] Tout dépend de la direction de mon attention. Lorsque j’entre dans le café, pour y chercher Pierre […] Je suis témoin de l’évanouissement successif de tous les objets que je regarde, en particulier des visages, qui me retiennent un instant (“Si c’était Pierre ?”) et qui se décomposent aussi précisément parce qu’ils “ne sont pas” le visage de Pierre. Si, toutefois, je découvrais enfin Pierre, mon intuition serait remplie par un élément solide, je serais soudain fasciné par son visage et tout le café s’organiserait autour de lui, en présence discrète. (Sartre)

    L’exemple est éclairant, et en même temps Sartre introduit des dimensions qui sont étrangères à la Gestalt (l’attente, le sens, la densité du monde vécu - « plein d’être »). Il faut dire que la Gestalt s’est arrêtée au milieu du gué. Bien sûr elle a établi que la perception ne se passe pas dans les limites de la boîte noire ; elle affirme la primauté de « l’expérience directe » ; mais elle est prisonnière de son objectivisme, de la tentation de trouver des structures, de les schématiser, de leur inventer une « physique ». Car c’est bien à cela que sert le « champ » - à en décrire les forces, les lois ; à lui appliquer une physique des champs.

    N’ayant pas les moyens de ses prétentions « physiciennes », elle se condamne cependant à la péremption, tendant les bras à la cybernétique, qui va lui donner le coup fatal5. Aux conférences Macy, deux grandes figures de la Gestalt sont conviées coup sur coup, d’abord Kurt Lewin, puis Wolfgang Köhler. L’attirance semble d’abord réciproque : Kurt Lewin se montre enthousiaste à l’idée de venir aux conférences, persuadé que des lois de psychologie peuvent être données sous forme mathématiques et évaluées expérimentalement. Pourtant ces deux mondes ne peuvent pas s’entendre6

    Kurt Lewin

    Kurt Lewin

    L’espace de vie

    Kurt Lewin7, « plus important immigrant à influencer la psychologie américaine dans les années 30 à 50. » (Heims) est un ami du couple d’anthropologues Mead-Bateson. Il ne s’intéresse pas seulement à la perception, mais plus généralement au comportement humain : comment celui-ci découle d’une relation entre la personne et son environnement : C = f(P, E). Cette relation produit ce qu’il appelle « le champ psychologique », c’est-à-dire tout ce qui a du sens pour moi, et qui s’actualise ici et maintenant comme un « espace de vie » (lebensraum)8. Au sein de cet espace, certaines régions s’avèrent attractives, d’autres répulsives pour l’individu en fonction de ses besoins (ce qu’il nomme les « valences »). Ce concept, il l’élabore dès 1917, inspiré par la manière dont le paysage se transforme pour le soldat à mesure qu’il se rapproche de la ligne de front. Il observe comment l’apparence de l’environnement physique se modifie en relation avec les besoins (du soldat). Il croit possible de penser géométriquement la dynamique des situations psychologiques, par le moyen de surfaces, de lignes, de limites, de barrières, de régions, etc. C’est ce qu’il appelle l’espace hodologique. Dans cet espace, qui n’est autre que la façon dont l’individu déploie son expérience du monde, les distances ne sont pas « objectives » mais correspondent à des degrés d’investissement psychique, par exemple à des interprétations, des émotions, des attentes, des désirs, etc. Il y a des chemins sur lesquels s’effectue la conduite de l’individu. Sartre reprendra ce concept dans L’Être et le Néant (1943). Il a lui-aussi besoin de cet espace dont les distances ne sont pas métriques, cet « espace hodologique », parcouru de « l’infini diversité des routes qui me conduisent à des objets de mon monde » (Sartre), cette « forme vécue de l’espace euclidien » (Deleuze) :

    Un être n’est pas situé par son rapport avec les lieux, par son degré de longitude et son degré de latitude : il se situe dans un espace humain, entre le « côté de Guermantes » et le « côté de chez Swann », et c’est la présence immédiate de Swann, de la duchesse de Guermantes qui permet de déplier cet espace « hodologique » où il se situe. (Sartre)

    Cet espace hodologique résonne donc avec le monde ambiant que d’autres (dont Sartre) s’attachent à décrire. Mais l’originalité de Lewin, qui est celle de la Gestalt, est de chercher les lois physiques qui régissent cet espace. C’est ce qui titille la cybernétique, c’est pour cela qu’elle s’intéresse initialement au concept gestaltien de « champ ». Sauf que la Gestalt échoue à mettre en évidence les relations qu’elle suppose entre champ physique, champ psychologique, et même processus cérébraux (ce qu’elle appelle l’isomorphisme). Cela provoquera les railleries d’une partie des cybernéticiens et en premier lieu du neurologue Warren McCulloch qui a initié les conférences. Pour lui le « champ » ne sert à rien tant qu’il n’est que spéculatif.

    Lewin se rend aux deux premières conférences Macy mais meurt ensuite d’une crise cardiaque. Ses concepts, qui avaient pris tant de place lors des deux premières conférences finissent par disparaître des discussions. Le « champ » ne peut pas lui survivre dans les Macy : entendu comme une réalité psychologique structurante il est incompatible avec le projet cybernétique. L’opposition entre gestaltistes et cybernéticiens atteint cependant son paroxysme lors de la 4e conférence - celle à laquelle Köhler est conviée. C’est la position de Warren McCulloch, et sa réduction du cerveau à une machine logique, qui s’impose. Elle, au moins, est formalisable (et donc techniquement exploitable et finançable dans le contexte techno-industriel).

    Warren McCulloch

    Warren McCulloch

    La défaite de la Gestalt

    Les congressistes Macy ont fini par rejeter « les interprétations » de l’école de Berlin « comme ouï-dire » (Heims). Le désaccord avec la Gestalt n’est pas seulement épistémologique, il se situe dans la manière de concevoir l’esprit et les analogies qui en découlent. Au début des conférences Macy, l’idée forte des cybernéticiens se trouve dans le « neurone formel » de Warren McCulloch et Walter Pitts. La découverte par David Lloyd, quelques années plus tôt, que les impulsions nerveuses ont une action excitatrice ou inhibitrice au niveau de chaque synapse avait en effet mené « Warren et Walter à concevoir les simples neurones comme faisant des opérations logiques (à la Leibniz et Boole) et agissant comme des portes. » À partir de ce résultat, ils entreprirent de « trouver les façons de connecter ces neurones entre eux pour des opérations spécifiques » (Lettvin). Un neurone peut être modélisé comme une unité « tout ou rien » (0/1), aussi, connecté à d’autres neurones, il pourrait servir à implémenter des fonctions logiques (AND, OR, NOT). Ici naît l’ordinateur ? Pas exactement. Son « père », John von Neumann, mathématicien, cherchera effectivement, en partant de la modélisation du neurone comme ce qui « digitalise des quantité continues », et en le remplaçant par un tube à vide, la machine logique qui en découle. Mais ce n’était pas l’ambition de McCulloch :

    Plus nous apprenons de choses au sujet des organismes, plus nous sommes amenés à conclure qu’ils ne sont pas simplement analogues aux machines, mais qu’ils sont machines. (McCulloch)

    Il ne s’agit pas pour lui de déduire une machine (l’ordinateur) du fonctionnement de l’esprit humain, mais au contraire de réduire l’esprit humain à une machine, à la fois naturelle et logique :

    Les machines faites de main d’homme ne sont pas des cerveaux mais les cerveaux sont une variété, très mal comprise, de machines computationnelles. La cybernétique a contribué à effondrer la muraille qui séparait le monde magnifique de la physique du ghetto de l’esprit. (McCulloch)

    Selon McCulloch, tout processus, tout comportement que l’on peut décrire avec « un nombre de mots », donc au fond toute grande faculté cognitive, chaque grande « fonction » de l’esprit au sens mathématique, peut tout à fait être reproduit par un réseau de « neurones formels ». Ces modélisations doivent permettre de comprendre l’esprit, ils doivent donner une matérialité à la psychologie9. Si le chemin suivi par von Neumann mènera à la conceptualisation de l’ordinateur, celui ouvert par McCulloch avec ses réseaux de neurone apportera sa pierre (bien plus tard, et sans que la parenté soit assumée) au développement de l’IA.

    Le neurone formel de McCulloch permet de penser l’esprit comme un système clos, au sens où il constitue un réseau de connexions internes organisé en boucles de feedback assurant sa stabilisation. En conséquence, l’esprit est rentré dans la tête :

    là, et seulement là, sont les hôtes de possibles connexions [qui peuvent] être formées selon les exigences du moment […]. Par le cortex passent les plus grands feedbacks inversés dont la fonction est la vie résolue de l’intellect humain. (McCulloch)

    L’espace de vie a disparu de la discussion. Dans la décennie suivante, les sciences cognitives donneront pourtant raison à l’intuition d’une organisation « non additive » de l’expérience. Au prix certes d’un déplacement : l’organisation n’est plus celle d’un champ perceptif ou d’un « espace de vie », mais de structures internes de représentation.

    Chomsky

    Noam Chomsky

    Sciences cognitives

    En concevant l’esprit comme un système auto-régulé, la cybernétique a laissé une question hors champ : qu’est-ce ce que le système « connaît » ? On arrive à décrire comment un système s’ajuste à son environnement, mais sans théorie explicite de ses représentations internes. Or, lorsque l’on s’intéresse à des comportements complexes, on se heurte à une limite : ils ne peuvent pas être expliqués uniquement comme le résultat d’un apprentissage à partir des stimuli. C’est ici que commence la « révolution cognitive ».

    A l’origine du cognitivisme, on retrouve cette intuition (partagée par la Gestalt) que quelque chose préexiste à la pensée. Ce « quelque chose » ce ne sont pas des formes, ce sont des règles. C’est ce que Noam Chomsky met en évidence dans le cas du langage. L’enfant acquiert des structures linguistiques trop complexes pour qu’elles puissent avoir été entièrement tirées de l’expérience : les données disponibles sont insuffisantes pour déterminer la grammaire (c’est ce qu’on appelle la “pauvreté du stimulus”). Il faut donc supposer l’existence d’un mécanisme pré-réglé avant toute mise en contact avec le monde (une grammaire universelle), qui est déclenché au contact du monde.

    Dans la lignée de Chomsky, le cognitivisme va s’intéresser d’un côté aux structures de représentations, de l’autre aux processus computationnels qui opèrent sur ces structures. Dans la foulée, les premières formes d’intelligence artificielle reposeront elles-aussi sur la manipulation de symboles selon des règles explicites. « Je vois le visage de Pierre ». Le système reçoit des inputs, construit une représentation, la classe comme « Pierre ». Le visage n’est pas une forme qui émerge d’un champ, c’est une description encodée comme structure de données. Ainsi s’installe cette idée que la pensée puisse se résumer à un système de traitement de l’information. C’est ce que formule explicitement Allen Newell, l’un des fondateurs des sciences cognitives et de l’IA :

    Le système [qui intéresse les sciences cognitives] fonctionne sur un médium interne de structures de données, qui représentent des choses et des situations. [Ce système] effectue des opérations sur ces représentations afin de calculer de nouvelles représentations et, de manière générale, de gérer ses interactions avec le monde. […] L’accord central [des sciences cognitives] est que l’être humain est un système de ce type.

    Le cognitivisme opère certes une rupture avec la cybernétique - « les sciences cognitives ont honte de la cybernétique » (Dupuy) - mais il y a au moins un point sur lequel il reste dans la continuité, c’est cette volonté de mettre entre parenthèses, dans la modélisation de la cognition, l’espace de vie concret dans lequel elle s’inscrit.

    John von Neumann

    John von Neumann

    Connexionnisme

    Le cognitivisme computationnel, ou symbolique, va dominer le champ des sciences cognitives et de l’intelligence artificielle pendant quelques décennies, avant d’être ringardisé par le retour des réseaux de neurones.

    Von Neumann avait eu l’intuition à la fois de la puissance et des limites de ces réseaux, initialement pensés par McCulloch. Dès 1948, il pose cette question : si tout comportement descriptible par des mots peut être modélisé par un réseau de neurones, qu’en est-il d’un comportement indescriptible ? Selon lui, ces comportements complexes ne peuvent être en réalités décrits que par leur structure elle-même.

    Von Neumann posait ainsi la question de la complexité, en prévoyant qu’elle deviendrait la grande question de la science à venir. La complexité, cela impliquait pour lui la futilité de la démarche constructive à la McCulloch et Pitts, qui réduit une fonction à une structure ; cela imposait à la place la question de savoir de quoi une structure complexe est capable. (Dupuy)

    On retrouve de manière détournée une autre intuition de la Gestalt. Elle avait en partie démontré que la pensée était fondée sur des formes en perpétuelle équilibration. Dans son idée de bâtir une « psychophysique », Köhler pensait pouvoir retrouver des équivalents mathématiques des formes auto- organisées de la pensée dans le vivant et dans le monde physique. Il ambitionnait de trouver quelles « sont les parties de la nature qui appartiennent à des totalités fonctionnelles » et « la façon dont les totalités les plus vastes s’articulent en sous-totalités » (Köhler)10

    Mais revenons aux réseaux de neurones. Ce qui va permettre de sortir de la dépendance à la logique formelle (le fait qu’un neurone modéliserait une porte logique ; ce qui, comme l’avait montré Von Neumann s’avère insuffisant), c’est notamment la prise en compte des recherches de Donald O. Hebb. En 1949, dans The Organization of Behavior, Hebb décrit un mécanisme simple : les connexions entre neurones se renforcent lorsqu’ils s’activent conjointement. Il en découle que de l’organisation peut émerger localement, sans coordination centrale. L’apprentissage devient alors modification des connexions (et de leurs poids). La pensée peut dès lors être envisagée comme le produit d’un réseau dynamique en constante reconfiguration.

    Malgré une première tentative de déduire de ces intuitions une machine à calculer (le perceptron de Frank Rosenblatt), il faudra attendre les années 80 (avec les perceptrons multi-couches11), et plus tard le deep learning (avec les grands sets de données), pour que l’intuition de Von Neumann prenne corps. Plutôt que de construire un système élément par élément pour reproduire une fonction, on va se demander ce que des structures complexes peuvent faire en général. On crée une architecture flexible qui est ensuite « entraînée » sur des données massives, permettant à la structure d’émerger selon des principes statistiques. La complexité n’est plus quelque chose que l’on construit par des éléments réduits et des règles formelles, mais quelque chose que l’on permet d’émerger.

    Le développement de la recherche sur les réseaux de neurones a décrit par la suite comment un réseau « vit » : il évolue vers des états stables que l’on appelle « attracteurs ». La vie du réseau est une trajectoire dans un paysage d’attracteurs. Par exemple pour un réseau neuronal de reconnaissance d’animaux, un attracteur pourra être « chien ». Cet état stable n’est pas imposé depuis l’extérieur (il n’y a pas les règles de reconnaissance du « chien »). L’attracteur dans lequel abouti le réseau est imposé par le réseau lui-même. Ce qui organise le système émerge du système lui-même, c’est ce qu’on a appelé en sciences cognitives « l’auto-transcendance ».

    Neurones

    Ce que relève Jean-Pierre Dupuy, qui a écrit une histoire des sciences cognitives, c’est qu’on touche ici à des idées proches de la Gestalt et plus généralement de la phénoménologie - en l’occurence de son concept d’intentionnalité (toute activité est structurée comme une relation à un objet de sens) et ce que Husserl appelle la « transcendance dans l’immanence » (le monde est en-dehors de la conscience, mais il n’est accessible que dans les structures de la conscience). C’est évidemment une analyse a posteriori, à partir de l’émergence, postérieure, du néo-connexionnisme et de ce qu’on appelle la seconde cybernétique (qui va réintégrer la question du « monde ambiant »). Car manque de bol, aux conférences Macy il n’y avait pas de philosophe.

    Rendez-vous manqué ?

    Ici on se demande si le guet-apens initial des cybernéticiens contre les psychologues, qui visait à affirmer que l’esprit est objectivable et que cela passe par une réduction (le neurone formel), ne constitua pas une grande perte de temps pour « la science générale de l’esprit ». Les développements ultérieurs (les sciences cognitives) semblent en effet être successivement revenus sur les limites de cette réduction première. Mais il ne faudrait pas oublier ce que cette réduction impliquait : la mécanisation de l’homme. Sur laquelle les sciences cognitives ne sont certainement pas revenues. Cette réduction était « nécessaire », puisqu’au même moment (on sort de la seconde guerre mondiale), il était aussi possible d’affirmer toute autre chose : le caractère irréductible de l’expérience.

    En même temps que les premières conférences Macy, Maurice Merleau-Ponty publie sa Phénoménologie de la perception (1945). L’ouvrage commence par une critique de la Gestalt inverse à celle des cybernéticiens : elle porte notamment sur sa dépendance « comme toute psychologie », à la « pensée objective », au « réalisme », à la « pensée causale ».

    Merleau-Ponty s’attache ici à la perception, il prend notamment pour exemple la perception de la « distance ». La Gestalt « a bien montré » que l’on perçoit la distance entre deux choses avant de percevoir « les prétendus signes de la distance ». Les « signes de la distance » entre moi et un objet, par exemple un clocher, ce sont notamment « les objets intermédiaires » qui me séparent de ce dernier. Je perçois le clocher comme « lointain » uniquement parce qu’il y a un monde : d’autres objets, d’autres mouvements, etc. Et je perçois cette distance avant de m’attacher à tous ces éléments pris individuellement. La Gestalt en déduit que ces objets intermédiaires sont des « causes » immanentes de la perception. C’est ici que Merleau-Ponty diverge.

    La Gestalt a mis en évidence la structuration de la perception - « Tout se passe comme si, en deçà de notre jugement et de notre liberté, quelqu’un affectait tel sens à telle constellation donnée » (Merleau). Mais dans le même temps, elle a trouvé le moyen de faire du champ perceptif un fait du monde qui pourrait être observé. On commence à voir le problème : la Gestalt suppose un monde constitué pour expliquer… ce qui constitue ce monde pour nous. On tourne en rond ; c’est en gros ce qu’objecte Merleau-Ponty.

    Pour casser ce raisonnement circulaire il faut admettre - pour reprendre l’exemple de la distance - que les objets intermédiaires ne sont pas des « causes » de la perception de la distance. Il faut admettre que ces objets intermédiaires nous « parlent » de la distance, mais pas selon la « logique objective ». Ils nous parlent selon un « langage muet ». Ils n’agissent pas comme des « causes objectives » qui produiraient la distance, ni comme des raisons qui la démontreraient. Ils la justifient par une « logique sans parole ». Ils animent la relation entre le corps et le monde, d’une « vie sourde et magique en imposant ici et là des torsions, des contractions, des gonflements. »

    Cette « vie sourde et magique », la Gestalt n’est pas en mesure de la décrire, justement parce qu’elle reste prisonnière de son attachement à une physique par ailleurs dépassée12. Merleau-Ponty y oppose une conception de la perception qui est vécue depuis le corps. Qui n’est pas un fait du monde, mais ce par quoi il y a un monde. « Je suis le champ je suis l’expérience » (Merleau-Ponty). Il réintègre dans la perception le corps, tel que je le vis et habite. Un « corps propre », dont les limites ne sont d’ailleurs par celles de la peau. Lui-aussi, comme Bateson plus tard, utilise l’exemple de l’aveugle et de son « bâton », dont « l’extrémité s’est transformée en zone sensible ». Mais ce bâton n’est pas un relai sur lequel court l’information, comme chez Bateson. Il est un lieu du corps, dans lequel on s’« installe », pour qu’il participe à « la voluminosité du corps propre », qu’il participe à « dilater notre être au monde », et qu’ainsi, avec ce nouvel outil, on « change d’existence ».

    La perception est donc une prise de sens par ce corps engagé dans le monde. Prenons l’exemple d’un terrain de football. Même quand je suis planté au milieu, je perçois à la fois un rectangle, une aire de jeu, des limites, quand bien même certaines lignes sont effacées. Tout cela, la Gestalt l’aurait dit. Mais elle n’aurait pas intégré dans le terrain, l’observateur13, son corps, qui une fois engagé dans le champ de jeu (non seulement comme attaquant, comme défenseur, comme arbitre, mais en fonction de chaque fait de jeu) modifie celui-ci :

    Le terrain de football n’est pas, pour le joueur en action, un « objet », c’est-à-dire le terme idéal qui peut donner lieu à une multiplicité indéfinie de vues perspectives et rester équivalent sous ses transformations apparentes. Il est parcouru par des lignes de force (les « lignes de touche », celles qui limitent la « surface de réparation »), — articulé en secteurs (par exemple les « trous » entre les adversaires) qui appellent un certain mode d’action, la déclenchent et la portent comme à l’insu du joueur. Le terrain ne lui est pas donné, mais présent comme le terme immanent de ses intentions pratiques ; le joueur fait corps avec lui et sent par exemple la direction du « but » aussi immédiatement que la verticale et l’horizontale de son propre corps. Il ne suffirait pas de dire que la conscience habite ce milieu. Elle n’est rien d’autre à ce moment que la dialectique du milieu et de l’action. Chaque manœuvre entreprise par le joueur modifie l’aspect du terrain et y tend de nouvelles lignes de force où l’action à son tour s’écoule et se réalise en altérant à nouveau le champ phénoménal. (Merleau-Ponty, on souligne)

    Merleau-Ponty nous rappelle donc que tout part du corps - au-delà même de la perception. Car le corps sécrète du sens - c’est d’ailleurs en cela qu’il n’est pas qu’« un assemblage de particules », ni même un « entrelacement de processus » : il parle. On le voit à la façon dont le geste et la parole transfigurent le corps. Et ce n’est pas la conséquence du fait que ce dernier se trouve à accueillir « une autre puissance […] ou âme ». C’est parce que le corps, pour exprimer cette « pensée », doit devenir lui-même la pensée. « C’est lui qui montre, lui qui parle » (Merleau-Ponty) Le corps parle et - puisque l’on sait qu’un corps peut parler, qu’il a un sens immanent, alors le monde entier parle à sa suite :

    Cézanne disait d’un portrait : « Si je peins tous les petits bleus et tous les petits marrons, je le fais regarder comme il regarde… Au diable s’ils se doutent comment, en mariant un vert nuancé à un rouge, on attriste une bouche où on fait sourire une joue. ». Cette révélation d’un sens immanent ou naissant dans le corps vivant, elle s’étend […] à tout le monde sensible, et notre regard, averti par l’expérience du corps propre, retrouvera dans tous les autres « objets » le miracle de l’expression. Balzac décrit dans la « Peau de Chagrin » une « nappe blanche comme une couche de neige fraîchement tombée et sur laquelle s’élevaient symétriquement les couverts couronnés de petits pains blonds ». « Toute ma jeunesse, disait Cézanne, j’ai voulu peindre ça, cette nappe de neige fraîche… Je sais maintenant qu’il ne faut vouloir peindre que : s’élevaient symétriquement les couverts, et : les petits pains blonds. Si je peins : couronnés, je suis foutu, comprenez-vous ? Et si vraiment j’équilibre et je nuance mes couverts et mes pains comme sur nature, soyez sûr que les couronnes, la neige et tout le tremblement y seront ». Le problème du monde, et pour commencer celui du corps propre, consiste en ceci que tout y demeure. (Merleau-Ponty, on souligne)

    IA heidegerrienne

    Il y a, à n’en pas douter, chez Merleau-Ponty parmi les meilleures objections à la cybernétique, et plus largement aux sciences cognitives et à l’IA. À condition de savoir que ces objections ont déjà été partiellement neutralisées/intégrées par les partisans de l’esprit-machine. Cette intégration n’a pas changé fondamentalement l’approche contemporaine de la cognition. Mais elle a fabriqué de faux amis.

    La critique la plus connue de l’IA est certainement celle d’Hubert Dreyfus, qui publie en 1972 What computers can’t do ? - que l’on décrit généralement comme une critique « heidegerrienne » de l’IA. L’IA dominante, à l’époque, c’est l’IA cognitiviste ou symbolique (les réseaux de neurones ont alors du plomb de l’aile) : « penser » c’est donc manipuler des symboles ; construire une IA c’est donc le faire à partir de règles logiques de manipulation de ces symboles. Dreyfus oppose une objection à la fois pratique - l’impossibilité d’établir toutes les règles pertinentes, et ontologique - le sens humain ne vient pas de règles, mais de notre engagement dans le monde. Cette seconde critique s’appuie sur la distinction heidegerrienne entre les étants subsistants (Vorhandenheit) - des objets neutres, simplement présents, et les étants comme sous-la-main (Zuhandenheit)14 - pris d’emblée dans un réseau de significations pratiques, qui sont « pour » nous, immédiatement accessibles dans l’usage. L’IA traite le monde comme un ensemble d’objets sans signification intrinsèque alors que les choses (en tout cas certaines d’entre elles) apparaissent immédiatement comme « pour nous », sans passer par des représentations. La critique de Dreyfus porte donc sur le présupposé fondamental de l’IA : l’idée que le sens pourrait être reconstruit à partir d’éléments dépourvus de sens.

    A person experiences the objects of the world as already interrelated and full of meaning. There is no justification for the assumption that we first experience isolated facts or snapshots of facts or momentary views of snapshots of isolated facts and then give them significance (Dreyfus)

    Mais encore :

    The meaningful objects … among which we live are not a model of the world stored in our mind or brain; they are the world itself. (Dreyfus)

    Cette critique se double d’une autre (souvent oubliée) : l’intelligence artificielle (de l’époque) a une approche atomiste, alors que les humains perçoivent le « tout » avant de percevoir les détails, cela étant une « conséquence of our having bodies capable of an ongoing but unanalysed mastery of their environment ». On aura reconnu du Merleau-Ponty dans le texte. Dreyfus reprend donc d’un côté à Heidegger l’idée que le monde est d’emblée signifiant, et à Merleau-Ponty, l’idée d’une cognition incarnée.

    La critique de Dreyfus a conduit à une remise en cause d’un certain nombre de chercheurs en IA - le plus connu étant Terry Winograd. Aussi Dreyfus, en 2007, a réalisé un état des lieux de la recherche en « IA heideggerienne »15. Ce document montre autant l’intérêt suscité par la critique heidegerrienne dans les milieux de l’IA (en l’occurrence surtout au MIT), que l’échec de son intégration. Dreyfus considère qu’elle a échoué en se contentant de se passer des représentations, sans pour autant reproduire les conditions de leur inutilité, c’est-à-dire : un monde déjà structuré de sens ; un arrière-plan de pratiques ; un engagement dans des situations où quelque chose est en jeu. Ce constat est à la fois une manière pour Dreyfus de sauver sa critique initiale et de proposer un ensemble de recommandations pour « faire mieux ». Il reste à vérifier si vingt ans plus tard la recherche en IA a effectivement fait quelque chose de cette critique… On en doute16. Et la curiosité que suscite (hors du champ de l’IA en vérité) la recherche en IA heidegerrienne, tient plus à la surprise que l’on a à entendre des informaticiens dire des choses comme :

    I believe that people are intimately involved in the world around them and that the epistemological isolation that Descartes took for granted is untenable. This position has been argued at great length by philosophers such as Heidegger and Merleau-Ponty; I wish to argue it technologically. (Philip Agre)

    Philip E. Agre est un personnage surprenant, puisque de « pionnier de l’internet » et de l’IA, il devint critique si ce n’est de la technologie tout du moins de la surveillance et du contrôle des populations. Il semble qu’il ait fini par déserter, disparaissant de la circulation en 2009. Agre fut l’étudiant, au MIT, de Rodney Brooks (aussi cité par Dreyfus), une figure de la robotique et du courant de la cognition incarnée. Ce qui rend Brooks singulier c’est que son idée d’Intelligence without representation a effectivement eu des débouchés fonctionnels (il a fondé plusieurs entreprises de robotique), et qu’elle fut élaborée sans les références théoriques que l’on vient de citer. Il n’a cependant pas nagé tout seul dans ces eaux-là.

    Varela

    Francisco Varela

    Robotique et cognition incarnée

    Rolf Pfeifer, un chercheur suisse, rappelait en 1999 quels avaient été les trois événements fondateurs des sciences cognitives dites « incarnées » : d’abord le livre de Terry Winograd et Fernando Flores (Understanding Computers and Cognition), lui-même influencé par Dreyfus ; les travaux de William J. Clancey sur la cognition située - qui travaillera ensuite pour la NASA et ses robots d’exploration martienne ; et enfin un atelier consacré à l’ « émergence », en 1991 dans « le magnifique monastère de Corsendonk, en Belgique ».

    Dans cette sorte de colloque, on retrouve Brooks, Clancey, Christopher Langton (fondateur d’un champ entier de recherche qui est la « vie artificielle »), des chercheurs en robotique et en machine learning (dont Leslie Pack Kaelbling, pointure dans le domaine), de manière plus surprenante un éthologue, mais surtout Francisco Varela. Ce dernier a sorti son ouvrage The Embodied Mind: Cognitive Science and Human Experience en 1991. Il y développe son concept d’ « énaction » qu’il présente alors comme un nouveau courant au sein des sciences cognitives (dans lequel il place Dreyfus, Winograd et Brooks) distinct des courants cognitivistes et connexionnistes.

    Varela juge en effet les apports du cognitivisme et du connexionnisme comme insuffisants. Pour lui, un réseau de neurones peut tout à fait servir à décrire la cognition, mais pour qu’il puisse produire de la signification, il doit nécessairement posséder une histoire, il doit pouvoir agir sur son environnement et être sensible à ses variations. En somme, pour lui, ce que le cognitivisme comme le connexionnisme passent sous silence c’est notre expérience humaine quotidienne. Il faut savoir que Varela avait dans les années 70, avec le cybernéticien Humberto Maturana donné naissance au concept d’autopoïèse. On retiendra simplement ici qu’un système autopoïétique (comme la cellule biologique) « engendre et spécifie continuellement sa propre organisation. Elle accomplit ce processus incessant de remplacement de ses composants, parce qu’elle est continuellement soumise à des perturbations externes, et constamment forcée de compenser ces perturbations. » (Varela) Il faut ajouter que Varela s’intéresse de près au bouddhisme et à la méditation et qu’il a fondé en 87 un institut pour ouvrir le dialogue entre sciences cognitives et bouddhisme. Ce qui l’intéresse notamment c’est l’idée de vacuité, le Śūnyatā, l’idée que les choses puissent ne pas avoir de fondement, de cause première, que prises isolément elles ne sont rien, puisque qu’elles ne se définissent que par les rapports qu’elles ont entre elles : « il n’y a rien à saisir qui ferait des personnes et des phénomènes ce qu’ils sont » (Varela). De l’autopoïèse et du bouddhisme il va donc faire naître ce concept d’énaction. L’idée c’est qu’il n’y a guère de distinction entre moi et le monde, mais au contraire un engendrement réciproque. Le monde me préexiste mais existe pour moi uniquement par mon corps ; aussi, l’un et l’autre sont le résultat de leur interaction. Voilà qui détruit absolument l’idée de représentation, qui était au coeur tant de l’approche cognitiviste (l’esprit comme système d’information) que connexionniste (la dynamique des réseaux de neurones).

    Observez un cafard, […] il court sur le sol, puis, sans transition, monte un mur et se retrouve au plafond. Les notions d’horizontale, de verticale, d’envers, n’ont absolument pas le même sens pour lui que pour nous. Son monde mental n’a rien à voir avec le nôtre. Peut-être l’imagine-t-il plat ? Cette différence ne vient pas de son minuscule cerveau. Pour le comprendre, il vaut mieux regarder ses pattes. Pendant des années, j’ai étudié les deux mille cinquante-trois senseurs de la deuxième patte du milieu d’un cafard ! L’insecte agit dans le monde sans aucune prévision sur l’environnement. Il le fabrique, il le construit, et s’y adapte depuis la nuit des temps. (Varela)

    Il va sans dire que l’idée d’énaction est explicitement nourrie de références à Heidegger et Merleau-Ponty. Il ne faut pas être dupe de l’opération qu’effectue Varela, qui est d’ailleurs exprimée clairement (c’est le titre d’un ouvrage) : il s’agit de « naturaliser la phénoménologie ».

    Comme on l’a vu, l’énaction a donc permis d’ouvrir un nouveau champ au sein des sciences cognitives, et par extension en IA - la cognition incarnée. Comme pour les IA heidegerriennes, il ne faut pourtant pas surestimer l’importance (en terme de conséquences concrètes) d’une robotique qu’on pourrait dire « merleau-pontienne ». Les travaux sur l’énaction ont il est vrai participé à établir deux choses qui semblent aujourd’hui acquises en robotique : l’idée que l’ « intelligence » émerge du couplage corps-environnement et le rejet des architectures purement symboliques. Pour autant, si on l’on regarde un projet comme l’Optimus de Tesla, il est en grande partie fondé sur le pari de réutiliser les réseaux neuronaux conçus pour la conduite autonome, entraînés quant à eux par deep learning. On est loin de l’émergence libre qu’implique l’énaction.

    Auto-organisation et révolution

    De la même manière qu’une certaine écologie radicale se revendique (parfois sans le savoir) de Gregory Bateson, Varela est parfois « emprunté » par ceux qui entendent encore parler de révolution. On le retrouve ainsi convoqué dans une récente « Théorie politique de l’organisation » révolutionnaire, qui a connu un succès d’estime aux Etats-Unis avant d’être relayée en France notamment par les Soulèvements de la Terre. Cette dernière assume d’effectuer une fusion entre « Lénine et la cybernétique de second ordre » - c’est par ce terme que l’on désigne Varela et Maturana (et Ashby et Von Foerster, dont on n’a pas parlé ici). Cet ouvrage prétend « déduire une théorie de l’organisation politique à partir d’une conception plus générale de l’organisation ». On peut donc y lire :

    Il ne s’agit pas ici de jouer à un jeu puéril consistant à « condamner par association » et à conclure que, si l’auto-organisation façonne la vision du monde et la rhétorique des banquiers et des magnats de la technologie, elle doit nécessairement être une mauvaise chose. […] L’auto-organisation est neutre sur le plan des valeurs dans la mesure où, pour un système, la valeur qui compte est en fin de compte sa propre stabilité […] En ce qui concerne le système, est « bon » tout modèle organisationnel qui fonctionne, tant qu’il fonctionne. (Nunes)

    C’est idiot. Laissons de côté la question de la neutralité - c’est-à-dire que se placer dans l’héritage de Von Neumann, contributeur au projet Manhattan, et Bateson, contractant de l’OSS, serait sans conséquence, c’est-à-dire n’impliquerait pas d’hériter de leur conception de l’être - il s’agit encore d’un raisonnement sans issue. On postule un monde de cafard pour être un cafard - ou plutôt pour voir les autres comme tels. Si la vie s’auto-organise, penser les conditions de l’auto-organisation c’est penser les conditions de la vie. C’est la lubie de ceux qui veulent faire fonctionner un organisme dans un milieu artificiel - ce milieu artificiel (lui-même auto-organisé) s’appelle d’ailleurs souvent un « marché » et les organismes qui y vivent des « entreprises” (aurait on oublié de rappeler que Friedrich Hayek fut aussi un penseur du connexionnisme ?).

    La volonté d’une fusion entre le léninisme (donc le taylorisme) et la cybernétique, laisse percevoir au moins une fascination pour l’entreprise et un certain dégoût pour la liberté (des autres). Il est bon de savoir, à l’heure du retour de l’activisme, que c’est le logiciel organisationnel de nos chers managers des luttes.

    Forme et liberté

    Puisque nous voilà contraints de conclure à la fois sur la cybernétique et sur la liberté, on finira en citant longuement Merleau-Ponty. Puisque c’est au fond la question qu’il pose : le rapport entre la forme et la liberté. D’un côté, non, la liberté n’est pas conditionnée par les déterminismes. « Je ne suis pas le résultat ou l’entrecroisement des multiples causalités qui déterminent mon corps ou mon psychisme. Je ne puis pas me penser comme […] le simple objet […] de la psychologie. » De l’autre, la liberté n’est pas plus un arrachement absolu. Certes, « je peux briser toute forme, je peux rire de tout ». Je peux m’arracher. Mais malgré tout c’est toujours déjà pour m’engager dans autre chose, ailleurs. Il n’y a pas d’être qui flotte dans le néant. Enfin, ma « liberté n’est jamais sans complice ». C’est-à-dire qu’elle prend appui sur mon engagement dans le monde. La liberté n’est pas une force qui, en deçà de mon être, me propulserait. Elle est devant moi, dans les choses.

    Nous choisissons notre monde et le monde nous choisit. […] Concrètement prise, la liberté est toujours une rencontre de l’extérieur et de l’intérieur […] Nos engagements soutiennent notre puissance et il n’y a pas de liberté sans quelque puissance.

    Il n’y a donc pas d’un côté la liberté totale, de l’autre les déterminations. Mes actions viennent-elles du dehors ou de ma conscience ? « Ce dilemme est celui de la pensée objective et de l’analyse réflexive, sa complice ». En réalité, « nous sommes mêlés au monde et aux autres dans une confusion inextricable. » Alors il faut en conclure que la forme (ou l’organisation, ou M-P dirait « système corps propre-monde ») n’est pas l’opposé mais le lieu de la liberté (comme le bâton de l’aveugle). Encore faut-il accepter de la penser au-delà (ou en deçà) de ses possibilités d’objectivation, de mesure, de contrôle. Tout à l’opposé des tenants - fussent-ils « révolutionnaires » - de la cybernétique, les obsédés de la maîtrise, ceux qui postulent un être auto-organisé pour construire les conditions strictes de son auto-organisation. A l’inverse, donc :

    Je suis une structure psychologique et historique. J’ai reçu avec l’existence une manière d’exister, un style. Toutes mes actions et mes pensées sont en rapport avec cette structure, et même la pensée d’un philosophe n’est qu’une manière d’expliciter sa prise sur le monde, cela qu’il est. Et cependant, je suis libre, non pas en dépit ou en deçà de ces motivations, mais par leur moyen. Car cette vie signifiante, cette certaine signification de la nature et de l’histoire que je suis, ne limite pas mon accès au monde, elle est au contraire mon moyen de communiquer avec lui. C’est en étant sans restrictions ni réserves ce que je suis à présent que j’ai chance de progresser, c’est en vivant mon temps que je peux comprendre les autres temps, c’est en m’enfonçant dans le présent et dans le monde, en assumant résolument ce que je suis par hasard, en voulant ce que je veux, en faisant ce que je fais que je peux aller au delà. Je ne peux manquer la liberté que si je cherche à dépasser ma situation naturelle et sociale en refusant de l’assumer d’abord, au lieu de rejoindre à travers elle le monde naturel et humain. Rien ne me détermine du dehors, non que rien ne me sollicite, mais au contraire parce que je suis d’emblée hors de moi et ouvert au monde. Nous sommes de part en part vrais, nous avons avec nous, du seul fait que nous sommes au monde, et non pas seulement dans le monde, comme des choses, tout ce qu’il faut pour nous dépasser. (Merleau-Ponty)

    Merleau-Ponty

    Notes

    1. Le psychologue Georges A. Miller, behavoriste confirmé, date sa conversion au cognitivisme au deuxième jour du symposium, c’est-à-dire le 11 septembre. Ceci à cause de deux exposés : celui donné par Allen Newell et Herbert Simon, décrivant la « Logic Theory Machine », première démonstration complète d’un théorème exécuté par une machine informatique. Le second étant celui de Noam Chomsky, ébauche de « Trois modèles de langage. » ⤴️

    2. “La science de la communication et du contrôle chez l’animal et la machine” (Wiener) “Au sens strict, la cybernétique n’est que l’art du timonier, qui consiste à maintenir le cap en actionnant le gouvernail de manière à compenser tout écart par rapport à ce cap. Pour ce faire, le timonier doit être informé des conséquences de ses actes antérieurs au point de les corriger […] La gouvernance intrinsèque de l’activité nerveuse, nos réflexes et nos appétits illustrent ce processus.” (McCulloch) ⤴️

    3. Elle y participe avec Frank Fremont-Smith (directeur médical de la Macy) et Lawrence Frank (psychanalyste et administrateur de la Macy). L’idée est que « puisque les guerres commencent dans les esprits des hommes, c’est dans les esprits des hommes que la défense de la paix doit être construite. » De ce point de vue « le concept de santé mentale est co-extensif de l’ordre mondial et de la communauté mondiale qui doivent être développés pour qu’ainsi les hommes puissent vivre ensemble dans la paix les uns avec les autres. (Déclaration de la WFMH) ⤴️

    4. Une expérience de Koffka assez simple : des lettres apparaissent sur un écran, mais on me demande de fixer un point à l’extérieur de celui-ci. Plus les lettres sont éloignées du point fixé, moins elles sont nettes. Maintenant, je recule fortement. Je devrais voir plus de lettres nettes (si mon champ est une projection sur la rétine, il s’est élargi, c’est géométrique). Or ce n’est pas le cas… J’augmente la taille des lettres. Je devrais voir moins de lettres nettes (elles sortent du champ de netteté). Ce n’est pas le cas non plus. ⤴️

    5. Merleau-Ponty, dans sa critique de la Gestalt, dès 1945 l’avait annoncé : « Il est inévitable que dans son effort général d’objectivation la science en vienne à se représenter l’organisme humain comme un système physique en présence de stimuli définis eux-mêmes par leurs propriétés physico-chimiques, cherche à reconstruire sur cette base la perception effective et à fermer le cycle de la connaissance scientifique en découvrant les lois selon lesquelles se produit la connaissance elle-même, en fondant une science objective de la subjectivité. Mais il est inévitable aussi que cette tentative échoue. » (Merleau-Ponty) ⤴️

    6. Les mécanistes britanniques et américains venaient d’un monde différent de celui des gestaltistes d’Europe centrale. Dans les universités américaines, la psychologie [était] une technique permettant de prédire et d’influencer le comportement humain. […] le « conditionnement » en était le concept fondamental. L’expérience subjective était totalement rejetée […] La plupart des mécanistes présents aux conférences ne se considéraient pas comme des psychologues […], ne lisaient pas Husserl ou Dilthey, ni John Watson et B. F. Skinner, mais les philosophies analytiques de Bertrand Russell et G. E. Moore, ainsi que le Tractatus de Wittgenstein. (Heims) ⤴️

    7. « Les concepts de causalité circulaire, de rétroaction et de théorie des jeux […] [Lewin] les appliqua rapidement aux questions qui le préoccupaient. » (Heims) C’est sa difficulté à intégrer les questions politiques qui rendaient les concepts cybernétiques attirant à ses yeux : « élaborer une théorie qui tienne compte de la complexité de l’espace de vie individuel et intègre également les conditions politiques à grande échelle était une autre question. […] Les mécanismes circulaires de causalité et de rétroaction étaient des concepts qui pouvaient s’appliquer aussi bien aux individus qu’aux groupes de personnes, voire à des sociétés entières. […] La théorie des jeux de Von Neumann […] pouvait également s’appliquer à des situations non économiques de concurrence interpersonnelle ou intergroupe.» (Heims) ⤴️

    8. Les descriptions […] des situations [de] Dostoïevski […] montre[nt] de manière précise comment les différents faits dans l’environnement d’un individu sont liés les uns aux autres et à l’individu lui-même. […] Si la psychologie veut faire des prédictions sur le comportement, elle doit essayer d’accomplir cette même tâche par des moyens conceptuels. (Lewin) ⤴️

    9. Ils ont eu recours à ce que l’on nomme en mathématiques la méthode axiomatique, qui consiste à énoncer un certain nombre de postulats simples et à ne pas se préoccuper des moyens dont la nature se sert pour réaliser l’objet en question? (Von Neumann) ⤴️

    10. [La Gestalt] souligne qu’un système vivant délimite lui-même le domaine où il s’inscrit, et renouvelle constamment son propre matériau ; qu’il se crée en partie son milieu, et fixe les conditions de son propre équilibre. Il est donc véritablement une forme qui s’individue et se transpose elle-même en permanence. » (Rosenthal) ⤴️

    11. Qui s’inspirent de la règle de Hebb, mais sans la copier, ce qui montre à nouveau que les applications fonctionnelles s’éloignent de la modélisation de l’esprit humain ; ou dit autrement qu’il s’agit plutôt de mécaniser l’humain que l’inverse. ⤴️

    12. Les lois physiques ne fournissent pas, avons-nous vu, une explication des structures, elles représentent une explication dans les structures. Elles expriment les structures les moins intégrées, celles où des rapports simples de fonction à variable peuvent être établis. Déjà elles deviennent inadéquates dans le domaine « acausal » de la physique moderne. Dans le fonctionnement de l’organisme, la structuration se fait selon de nouvelles dimensions, — l’activité typique de l’espèce ou de l’individu, — et les formes privilégiées de l’action et de la perception peuvent encore bien moins être traitées comme le résultat sommatif d’interactions partielles. Ainsi les propriétés du champ phénoménal ne sont pas exprimables dans un langage qui ne leur devrait rien. (Merleau-Ponty) ⤴️

    13. Sur la question d’une impossible objectivité, il faut souligner l’influence de la théorie de la relativité et de la quantique. On peut citer Sartre sur ce point : « L’homme et le monde sont des êtres relatifs et le principe de leur être est la relation. […] Ce qu’un Broglie est conduit à appeler « expérience » est un système de relations univoques d’où l’observateur n’est pas exclu. Et si la micro-physique doit réintégrer l’observateur au sein du système scientifique [c’est] comme un rapport originel au monde, comme une place, comme ce vers quoi s’orientent tous les rapports envisagés. » (Sartre) ⤴️

    14. Il est peut être plus facile de comprendre ce qu’est un étant « sous-la-main », à partir de la description de son « inverse », un étant qui est juste « subsistant » : « Nous exprimons ordinairement que deux étants subsistent ensemble en disant par exemple que « la table se trouve “près” de la porte », ou que « la chaise “touche” le mur ». Pourtant, à strictement parler, on ne peut prétendre qu’ils se « touchent », et cela non pas parce qu’en fin de compte un examen plus précis saurait toujours constater un intervalle entre la chaise et le mur, mais parce qu’en principe la chaise, même si l’intervalle était nul, ne pourrait toucher le mur. Pour qu’elle le puisse, il faudrait que le mur fût « pour » une chaise, à rencontrer. » (Heidegger) ⤴️

    15. « Why Heideggerian AI failed and how fixing it would require making it more Heideggerian ». ⤴️

    16. Winograd mit ensuite l’accent sur les interfaces. Il a certes été directeur de thèse de Larry Page (Google), mais sur un sujet relativement distant de l’IA. Il est juste juste de dire que si Winograd a influencé Larry Page c’est sûrement par sa conception du sens comme étant relationnel et contextuel, ce qui se retrouve dans l’idée centrale de PageRank. ⤴️